Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/178

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plages rosées du plaisir. Elle était encore dans un état d’extrême impressionnabilité : chaque allusion du passé vibrait au long de ses nerfs.

Elle venait de refermer sa malle sur les draperies blanches de la robe Reynolds quand elle entendit frapper à la porte, et le poing rouge de la servante irlandaise lui fourra sous le nez une lettre tardive. S’approchant de la lumière, Lily lut avec surprise l’en-tête imprimé au coin supérieur de l’enveloppe. C’était une lettre d’affaires venant des exécuteurs testamentaires de sa tante : elle se demanda quel incident inattendu leur avait fait rompre le silence avant l’époque fixée.

Elle ouvrit l’enveloppe, et un chèque voltigea sur le parquet. Comme elle se baissait pour le ramasser, le sang lui affleura au visage. Le chèque représentait la totalité du legs de Mrs. Peniston, et la lettre qui l’accompagnait expliquait que les exécuteurs, ayant réglé les affaires pendantes plus tôt qu’ils ne s’y attendaient, avaient décidé d’anticiper sur la date marquée pour le payement des legs.

Lily s’assit devant le pupitre placé au pied de son lit, et, étalant le chèque, elle lut et relut les « dix mille dollars » inscrits là par la main dure d’un homme d’affaires. Dix mois plus tôt, cette somme lui eût représenté les profondeurs de la pénurie ; mais son échelle des valeurs avait changé dans l’intervalle, et maintenant des visions de richesse rôdaient sous chaque trait de la plume. Comme elle continuait à regarder le chèque, elle sentit que l’éclat de ces visions lui montait au cerveau, et, au bout d’un moment, elle souleva le couvercle du pupitre et glissa dedans la formule magique, hors de sa vue. Il était plus facile de penser sans ces cinq chiffres qui vous dansaient devant les yeux ; et Lily avait beaucoup à penser avant de s’endormir.

Elle ouvrit son livre de comptes et son carnet de chèques, et se plongea dans des calculs aussi anxieux que ceux qui avaient prolongé sa veillée à Bellomont, la nuit où elle avait résolu d’épouser Percy Gryce. La pauvreté simplifie la tenue des livres, et sa situation financière était plus facile à établir qu’elle ne l’avait été alors ; mais elle n’avait pas encore appris à gouverner son argent, et durant sa courte phase de luxe, à l’Emporium, elle avait de nouveau glissé à des habitudes