Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/179

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d’extravagance qui rompaient encore l’équilibre de son mince budget. Un examen soigneux de son carnet, de son livre et des notes impayées qui étaient là, dans le pupitre, lui apprit que, celles-ci une fois réglées, il lui resterait à peine de quoi vivre pour les trois ou quatre mois suivants ; après, si elle persistait dans son présent mode d’existence, sans gagner aucun argent supplémentaire, il lui faudrait réduire toutes les dépenses accidentelles à zéro. Elle se cacha les yeux en frissonnant : elle se voyait à l’entrée de cette impasse toujours plus étroite où elle avait vu s’engager avec découragement ce misérable paquet miss Silverton.

Ce n’était plus toutefois de la vision de la pauvreté matérielle qu’elle se détournait avec le plus d’effroi. Elle avait le sentiment d’un appauvrissement plus profond, d’un dénûment plus intime, auprès duquel les conditions extérieures devenaient insignifiantes. Certes il était pitoyable d’être pauvre, d’entrevoir un âge mûr médiocre et inquiet, qui menait par degrés, par un lugubre progrès dans l’économie et le sacrifice, jusqu’à l’absorption totale dans la vie monotone et collective d’une pension de famille. Mais il y avait quelque chose de plus pitoyable encore, c’était la solitude qui vous saisit le cœur, la sensation d’être emportée comme une tige déracinée, vagabonde, pour descendre le cours indifférent des années. Voilà le sentiment qui la possédait à cette heure, le sentiment qu’elle était quelque chose d’éphémère et sans racine, un objet tournoyant à la surface vertigineuse de la vie, sans rien à quoi les pauvres petits tentacules de la personnalité se pussent raccrocher avant d’être submergés par le terrible flot. Et, jetant un regard en arrière, elle reconnut qu’en aucun temps elle n’avait eu des relations directes avec la réalité. Ses parents, eux aussi, avaient été des déracinés, ballottés çà et là par tous les souffles de la mode, sans existence personnelle pour s’abriter contre les changements de vent. Elle-même avait grandi sans qu’aucun coin de terre lui fût plus cher qu’un autre : il n’y avait pour elle aucun centre de piétés premières, de traditions graves et aimées, où son cœur pût revenir et d’où il pût tirer de la force pour soi et de la tendresse pour les autres. Sous quelque forme que vive dans notre sang un passé lentement accumulé, — sous l’image concrète de la vieille maison peuplée de souvenirs