Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/180

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visuels, ou bien sous la figure de cette maison que ne bâtissent point des bras, mais qu’élève une suite héréditaire de passions et de loyautés, — ce passé a la même vertu d’élargir et d’approfondir l’existence individuelle, de la rattacher par les liens d’une parenté mystérieuse à la somme puissante de l’effort humain.

Une telle vision de solidarité ne s’était encore jamais offerte à Lily. Elle en avait eu un pressentiment dans les mouvements aveugles de son jeune instinct ; mais là contre avaient prévalu les influences dissolvantes de la vie qu’on menait autour d’elle. Tous les hommes et toutes les femmes qu’elle connaissait ressemblaient à des atomes tourbillonnant loin l’un de l’autre dans quelque folle danse centrifuge : sa première échappée de vue sur la continuité de la vie, elle l’avait eue, ce soir même, dans la cuisine de Nettie Struther.

La pauvre petite ouvrière qui avait trouvé la force de rassembler les morceaux de son existence, et de s’en bâtir un abri, semblait à Lily avoir atteint la vérité centrale. Sans doute, c’était une vie assez maigre, sur les confins hideux de la pauvreté, avec une marge étroite pour les possibilités de maladie ou de malchance, mais cette vie avait toute la frêle et audacieuse permanence d’un nid d’oiseau construit au bord d’une falaise, — rien qu’une touffe de feuilles et de paille, mais disposée de telle façon que les êtres qu’on lui confie demeurent en sûreté suspendus au-dessus de l’abîme.

Oui… mais il avait fallu être deux pour bâtir le nid ; il avait fallu la confiance de l’homme aussi bien que le courage de la femme. Lily se rappela les paroles de Nettie : « Je savais qu’il savait mon histoire… » La foi de son mari en elle lui avait rendu possible sa rénovation : il est si facile pour une femme de devenir ce que l’homme qu’elle aime croit qu’elle est !… Eh bien, en deux occasions, Selden avait été prêt à mettre sa foi en Lily Bart ; mais la troisième épreuve avait été au-dessus de son endurance. La qualité même de son amour l’avait rendu plus impossible à ressusciter. Si cela n’avait été qu’un simple instinct du sang, le pouvoir de sa beauté aurait pu le raviver. Mais par le fait que cet amour avait poussé plus profond, qu’il était enchevêtré inextricablement à des habitudes héréditaires de pensée et de sentiment, il était aussi peu susceptible d’une seconde croissance que l’est une plante à racines profondes