Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/181

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arrachée du sol. Selden avait donné à Lily ce qu’il avait de meilleur ; mais il était aussi incapable qu’elle de retourner sans nul esprit critique à des façons de sentir antérieures.

Il lui restait, à elle, comme elle le lui avait dit, le souvenir exaltant de la foi qu’il avait eue en elle ; mais elle n’avait pas atteint l’âge où une femme peut vivre de souvenirs. Tandis qu’elle tenait l’enfant de Nettie Struther dans ses bras, les courants de la jeunesse, glacés naguère en elle, avaient dégelé soudain et couru chaudement au long de ses veines : son ancien appétit de vivre l’avait ressaisie, et tout son être revendiquait hautement sa part de bonheur personnel. Oui, c’était encore le bonheur qu’elle voulait, et, pour l’avoir entrevu, elle considérait tout le reste comme sans importance. Elle s’était détachée successivement de toutes les possibilités plus basses, et maintenant rien ne lui restait plus que le vide du renoncement.

Il se faisait tard, et une immense lassitude l’envahit de nouveau. Ce n’était pas la sensation du sommeil prochain, mais une fatigue éveillée, animée, une lucidité blafarde où toutes les possibilités du futur se projetaient en ombres gigantesques. Elle était épouvantée par l’intense clarté de cette vision ; il lui semblait avoir percé le voile miséricordieux qui sépare l’intention de l’acte : elle voyait exactement ce qu’elle ferait dans les longs jours à venir. Le chèque serré dans son pupitre, par exemple, elle entendait bien l’employer à s’acquitter envers Trenor ; mais elle prévoyait qu’une fois le matin venu elle remettrait de le faire, et se laisserait aller peu à peu à supporter cette dette. Cette pensée la terrifia : elle tremblait de tomber de la hauteur où l’avait élevée la dernière minute passée avec Lawrence Selden. Mais comment avoir confiance en elle-même, être sûre de tenir bon ? Elle connaissait la force des instincts adverses, elle sentait les innombrables mains de l’habitude qui la tiraient en arrière, l’entraînant à quelque nouveau compromis avec la destinée. Elle éprouvait un désir intense de prolonger, de perpétuer l’exaltation momentanée de son esprit. Si seulement la vie pouvait finir maintenant, finir sur cette vision tragique et pourtant douce de possibilités perdues, qui lui donnait le sentiment d’une parenté avec tous ceux qui aiment et qui renoncent en ce monde !…