Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/182

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Elle se pencha brusquement, et, sortant le chèque de son pupitre, elle le mit dans une enveloppe où elle écrivit l’adresse de son banquier. Puis elle fit un chèque au nom de Trenor, le mit sans un mot d’explication dans une autre enveloppe où elle écrivit ce même nom, et posa les deux plis, côte à côte, sur le pupitre. Après quoi, elle resta là, classant ses papiers et griffonnant, jusqu’à ce que le silence absolu de la maison l’avertît de l’heure avancée. Dans la rue, le roulement des voitures avait cessé, et le grondement du métropolitain ne traversait qu’à de longs intervalles ce calme profond et comme hors nature. Dans cette mystérieuse et nocturne séparation de tous les signes extérieurs qui manifestent la vie, elle se sentit confrontée plus étrangement avec son destin. Cette sensation fit osciller son cerveau : elle essaya de chasser la conscience en pressant ses mains contre ses yeux. Mais le terrible silence et le vide étaient comme des symboles de son avenir ; il lui semblait que la maison, la rue, le monde, tout était désert, qu’elle seule demeurait douée de sentiment au milieu de l’univers inanimé.

Mais c’était là un état voisin du délire ; elle n’avait jamais été si près d’avoir le vertige qui vous saisit au bord de l’irréel… Le sommeil, voilà ce dont elle avait besoin : elle se souvint qu’elle n’avait pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures. La petite fiole était à son chevet, prête à répandre sur elle son charme magique. Elle se dressa et se déshabilla en hâte, ne souhaitant plus que le contact de l’oreiller. Elle ressentait une fatigue si profonde qu’elle pensait s’endormir tout de suite ; mais, aussitôt qu’elle fut couchée, chacun de ses nerfs entra en jeu pour veiller isolément. C’était comme si un puissant foyer de lumière électrique avait éclaté dans sa tête, et son pauvre petit être angoissé ne pouvait que tressaillir et se tapir sous cette lumière, sans savoir où se réfugier.

Elle ne s’était pas imaginé qu’une pareille multiplication de l’état de veille fût possible : tout son passé reprenait vie sur mille points divers de sa conscience. Quelle drogue pouvait apaiser cette légion de nerfs insurgés ? La sensation d’épuisement eût été douce auprès de ce branle furieux d’activité ; mais la lassitude l’avait fuie, comme si quelque cruel stimulant lui avait été injecté dans les veines.