Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/183

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Elle pouvait encore supporter cela… oui, elle le pouvait… mais quelle force lui resterait, le lendemain ? Toute perspective avait disparu : demain était là sur elle, et talonné déjà par les jours suivants, qui essaimaient autour d’elle comme une foule hurlante. Il lui fallait les repousser pour quelques heures ; il lui fallait prendre un bain d’oubli, si court fût-il. Elle étendit la main, et compta les gouttes qui tombaient dans le verre ; mais, tout en le faisant, elle se disait que ces gouttes seraient sans pouvoir contre la lucidité surnaturelle de son cerveau. Depuis longtemps déjà elle avait augmenté la dose jusqu’à l’extrême limite ; mais, ce soir, elle sentait qu’il fallait l’augmenter encore. Elle savait qu’elle courait un léger risque en agissant de la sorte : elle se rappelait l’avertissement du pharmacien. Si le sommeil finissait par venir, ce serait peut-être un sommeil sans réveil. Mais, après tout, ce n’était qu’une chance sur cent : l’action de la drogue était incalculable, et l’addition de quelques gouttes à la dose régulière ne ferait probablement que lui procurer le repos dont elle avait si désespérément besoin…

À vrai dire, elle ne considéra pas la question de très près : le désir physique de sommeil était le seul phénomène qui durât chez elle. Son esprit se dérobait devant l’éclat de la pensée aussi instinctivement que les yeux se contractent en présence d’une lumière éblouissante : l’obscurité, l’obscurité, voilà ce qu’il lui fallait à tout prix. Elle se souleva dans son lit et avala le contenu du verre ; puis elle souffla la bougie et s’allongea.

Elle ne bougeait pas, guettant avec un plaisir sensuel les premiers effets du soporifique. Elle les connaissait d’avance : la cessation graduelle des battements, la douce approche de l’état passif, comme si au-dessus d’elle une main invisible faisait des passes magiques dans les ténèbres. La lenteur même et l’hésitation de l’effet en accroissaient la fascination : c’était délicieux de se pencher ainsi et de plonger les yeux dans les noirs abîmes de l’inconscient. Ce soir, la drogue semblait agir plus lentement qu’à l’ordinaire : chacune de ces pulsations passionnées dut être calmée à son tour, et le temps fut long avant que Lily les sentît tomber au néant, comme des sentinelles qui s’endorment à leur poste. Mais peu à peu un senti-