Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/184

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ment de soumission complète s’empara d’elle, et elle se demanda languissamment ce qui avait bien pu l’inquiéter et l’exciter à ce point. Elle voyait maintenant qu’il n’y avait pas de raison pour s’exciter ainsi : elle était revenue à sa vision normale de l’existence. Le lendemain ne serait pas si dur, après tout : elle était sûre qu’elle aurait la force de l’affronter. Elle ne se rappelait pas très bien ce qui l’avait effrayée, dans ce lendemain, mais l’incertitude ne la tourmentait plus. Elle avait été malheureuse, et maintenant elle était heureuse ; elle s’était sentie seule, et maintenant la sensation de solitude s’était évanouie.

Elle remua, une fois, et se tourna sur le côté : alors elle comprit pourquoi elle ne se sentait plus seule. C’était bizarre… mais l’enfant de Nettie Struther était couché sur son bras : elle sentait la pression de la petite tête contre son épaule. Elle ne savait pas comment l’enfant se trouvait là, mais elle n’en était pas autrement surprise ; elle n’éprouvait qu’un doux et pénétrant frémissement de chaleur et de plaisir. Elle prit une position plus commode, pliant son bras pour en faire un oreiller à la rondeur duvetée de cette tête, et retenant sa respiration pour ne pas troubler le sommeil de l’enfant.

Cependant elle songea qu’il y avait quelque chose qu’il fallait qu’elle dît à Selden : elle avait trouvé le mot qui éclaircirait la vie entre eux. Elle essaya de répéter ce mot, qui errait vague et lumineux à la frontière de sa pensée : elle craignait de ne pas s’en souvenir à son réveil… Pourvu qu’elle pût s’en souvenir et le lui dire, elle sentit que tout irait bien…

Peu à peu l’idée du mot s’évanouit, et le sommeil commença de l’envelopper. Elle résista faiblement : ne devait-elle pas rester éveillée à cause du bébé ? Mais ce sentiment lui-même se perdit bientôt dans une sensation confuse d’un assoupissement paisible, à travers quoi, tout à coup, jaillit un sombre éclair de terreur et de solitude.

Elle se dressa de nouveau, toute froide et tremblante du choc : un moment, il lui sembla qu’elle avait lâché l’enfant. Mais non… elle se trompait… la tendre pression du petit corps était encore là, contre elle ; la chaleur recouvrée circula de nouveau dans ses veines, elle y céda, s’y plongea, s’endormit.