Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/186

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Selden allègrement tira la sonnette ; et, même dans son état d’absorption, il fut surpris de voir la porte s’ouvrir si promptement. Il fut encore plus surpris de voir, en entrant, qu’elle avait été ouverte par Gerty Farish ; — et que, derrière elle, dans une confusion agitée, se profilaient plusieurs autres visages de mauvais augure.

— Lawrence ! — cria Gerty d’une voix étrange. — Comment avez-vous pu arriver si vite ?

Et la main tremblante qu’elle posa sur lui sembla aussitôt lui serrer le cœur.

Il remarqua les autres figures, vaguement effrayées à la fois et intriguées. Il vit l’imposante personne de la propriétaire qui s’avançait vers lui d’un air professionnel ; mais il recula, levant la main, tandis que ses yeux grimpaient machinalement le raide escalier de noyer sombre, en haut duquel il avait l’immédiate certitude que sa cousine voulait le conduire.

Une voix, dans le fond, dit que le docteur pouvait revenir d’un moment à l’autre, et que rien, là-haut, ne devait être dérangé.

Quelqu’un d’autre s’écria :

— C’est encore un bonheur que…

Puis Selden sentit que Gerty lui prenait doucement la main, et qu’on leur permettait de monter seuls.

Il grimpèrent en silence les trois étages et suivirent le couloir jusqu’à une porte fermée. Gerty ouvrit la porte et Selden entra derrière elle. Bien que le store fût baissé, l’irrésistible soleil versait l’or d’une lumière tempérée dans la pièce, et Selden aperçut un lit étroit, le long du mur, et, sur ce lit, des mains immobiles et une figure calme, indifférente, l’image de Lily Bart.

Que ce fût vraiment elle, tout son être, à lui, le niait ardemment. La vraie Lily s’était appuyée, toute chaude, contre son cœur, quelques heures auparavant : qu’avait-il à faire avec cette face étrangère et paisible qui, pour la première fois, ne pâlissait ni ne s’animait à son approche ?

Gerty, singulièrement paisible, elle aussi, avec le sang-froid conscient d’une personne qui a assisté bien des souffrances, se tenait près du lit, parlant avec douceur comme si elle transmettait un message suprême.