Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/187

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Le docteur a trouvé un flacon de chloral… elle dormait mal depuis longtemps, et elle aura pris une dose trop forte, par erreur… Il n’y a aucun doute là-dessus… aucun doute… on ne fera pas d’enquête… le docteur a été très bon. Je lui ai dit que vous et moi nous aimerions bien qu’on nous laisse seuls avec elle… pour examiner ses affaires avant que personne d’autre vienne… Je sais que c’est ce qu’elle aurait désiré.

Selden percevait à peine ce qu’elle disait. Debout, il gardait les yeux baissés vers la figure endormie qui semblait posée comme un masque délicat et subtil sur les traits vivants qu’il avait connus. Il sentait que la Lily véritable était encore là, toute proche de lui, invisible pourtant et inaccessible ; et la ténuité même de l’obstacle tendu entre eux le convainquait d’une impuissance dérisoire. Il n’y avait jamais eu rien de plus entre eux qu’un léger, un impalpable obstacle — et pourtant il avait permis que cet obstacle les séparât ! Et maintenant, bien qu’il semblât plus mince et plus fragile que jamais, il était devenu soudain aussi dur que le diamant, et lui, Selden, ne pouvait plus qu’y briser vainement sa vie.

Il était tombé à genoux près du lit, mais Gerty le toucha du doigt et il revint à lui. Il se leva, et comme leurs yeux se rencontraient, il fut frappé de l’extraordinaire clarté que dégageait le visage de sa cousine.

— Vous comprenez ce que le médecin est allé faire ? Il a promis qu’il n’y aurait pas d’ennuis… mais, bien entendu, il faut que les formalités suivent leur cours. Et je l’ai prié de nous donner le temps de vérifier ses affaires d’abord…

Il acquiesça de la tête, et elle jeta un coup d’œil sur la petite chambre nue.

— Ce ne sera pas long, conclut-elle.

— Non… ce ne sera pas long.

Elle retint la main de Lawrence dans la sienne, encore un moment ; puis, avec un dernier regard du côté du lit, elle se dirigea en silence vers la porte. Sur le seuil, elle s’arrêta pour ajouter :

— Vous me trouverez en bas, si vous avez besoin de moi.

Selden se réveilla pour la retenir :

— Mais pourquoi vous en allez-vous ? Elle aurait désiré…

Gerty secoua la tête avec un sourire.