Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/190

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À sa grande surprise, il découvrit sur toutes les factures cette annotation, de la main de Lily : « Payé ». Il ouvrit le livre de comptes et il vit que, la veille au soir, un chèque de dix mille dollars, provenant des exécuteurs testamentaires de Mrs. Peniston, y avait été inscrit. Le legs avait donc été payé plus tôt que Gerty ne le lui avait donné à supposer. Mais, tournant quelques pages, il découvrit avec étonnement que, malgré cette récente rentrée de fonds, la balance était déjà réduite à quelques dollars. Un coup d’œil rapide sur les talons des derniers chèques, qui tous portaient la date de la veille, lui apprit qu’environ quatre ou cinq cents dollars du legs avaient été employés à régler ces factures, tandis que tout le reste était compris en un seul chèque, daté du même jour, au nom de Charles-Augustus Trenor.

Selden mit de côté le livre et le carnet, puis s’affaissa dans le fauteuil. Il appuya ses coudes sur le bureau, et cacha sa figure dans ses mains. Les eaux amères de la vie montaient autour de lui, leur saveur stérile était sur ses lèvres. Le chèque au nom de Trenor expliquait-il le mystère ou ne faisait-il que l’approfondir ? Tout d’abord l’esprit de Selden refusait de fonctionner : il ne faisait que sentir la souillure d’une transaction pareille entre un homme comme Trenor et une jeune fille comme Lily Bart. Puis, graduellement, sa vision troublée s’éclaircit ; d’anciennes allusions et rumeurs lui revinrent, et, avec les insinuations mêmes qu’il avait craint de contrôler, il réussit à construire une explication du mystère. C’était donc vrai, alors, qu’elle avait accepté de l’argent de Trenor ; mais vrai aussi, comme le déclarait le contenu de ce pupitre, que cette obligation lui avait été intolérable, et qu’à la première occasion elle s’en était libérée, bien qu’en agissant de la sorte elle demeurât face à face avec la pauvreté absolue.

C’était tout ce qu’il savait, tout ce qu’il pouvait espérer débrouiller de l’histoire ; les lèvres muettes qu’il voyait là, sur l’oreiller, refusaient d’en livrer davantage, — à moins en vérité qu’elles ne lui eussent dit le reste dans le baiser qu’elles avaient posé sur son front. Oui, il pouvait maintenant lire dans cet adieu tout ce que son cœur aspirait à y trouver ; il pouvait même y puiser le courage nécessaire pour ne pas s’accuser de n’avoir pas été à la hauteur de l’occasion qui s’était offerte.