Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/457

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sont pas d’une société importune ; c’est la déplaisance du présent, c’est l’inquiétude de l’avenir qui vous tuent ; eh bien ! c’est de cette impatience, de cet effroi qu’il faut vous distraire ; ne vivez que dans vos souvenirs et vous y parviendrez.

Je me promis de réfléchir à ce conseil, et je me suis peu a peu familiarisée avec cette pensée, d’abord assez effrayante, de devenir une sorte d’auteur. Toutes les difficultés, tous les inconvénients de cette entreprise, par mille raisons au-dessus de mes forces, se sont présentés en foule pour m’en détourner ; et puis, cependant, je suis arrivée, non pas à accueillir ce régime déplaisant, mais à me soumettre et à le suivre comme étant nécessaire à ma tête et à mes nerfs, dont l’agitation se trouvera peut-être calmée, pour un certain temps du moins, par ce nouvel emploi d’une surabondante activité !

En signalant les difficultés et les inconvénients, on trouvera qu’il fallait être ou bien malade ou bien malheureux, pour ne pas se laisser arrêter ; c’est une manière comme une autre d’exciter la compassion, et après avoir, bien à tort, inspiré beaucoup d’envie, je ne serai pas fâchée de faire naître un peu de cette pitié qui aide à l’indulgence.

Une manière de vivre, toute d’interruptions, des soucis de tout genre, suffiraient seuls pour ôter à l’esprit et à la mémoire la suite nécessaire dans une semblable occupation ; mais la plus grande de toutes les difficultés naît de la multiplicité des événements qui ont encombré les vingt-neuf années dont je veux me rendre compte. Ce n’est pas seulement la méthode à introduire, ce n’est pas l’effort de mémoire qui, seuls, m’effraient, mais c’est ce travail de conscience, c’est cette sincérité de confession à laquelle je veux me soumettre. Si cet examen scrupuleux peut souvent n’être pas satisfaisant, il aura du moins l’avantage de me reposer de la dissimulation forcée, dans laquelle s’écoule une si grande partie de ma vie. Retrouver la sincérité au bout de la plume, c’est ne pas se brouiller tout à fait avec elle. Mais cette sincérité, qui me sourit, dépend-elle de moi ? Si je puis n’omettre aucune action, pourrais-je me souvenir des motifs, des impressions qui m’ont dirigée ? Mobile à l’excès, accessible de toute part, modifiée à l’infini par la toute-puissance des objets extérieurs, pourrai-je retrouver les degrés de l’échelle que je monte et descends sans cesse ? Je ne le crois pas. Dès lors où sont les excuses ? Elles me manquent à moi-même, ma vue trop courte ne les découvre pas. Alors mes lecteurs ne se présentent plus à moi que comme des juges sévères, leur arrêt sera rigoureux, et je le redoute. Cependant, je me flatte qu’il pourrait se trouver, parmi eux, quelqu’un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C’est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j’offre le travail que je vais