Page:La Revue de Paris 1908 tome2.djvu/594

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chantaient le Rhin, de Becker. ^i-^urs voix, justes et sonores, s’élevaient sur les flots avec 1 éclat du cuivre. Les femmes étaient laides, et sordidement vêtues. Ribaudes de la moderne et guerrière Allemagne, elles avaient, au milieu des clameurs et des chants de victoire, un air abject et misérable. Le soir venait : sur la moire bleue du fleuve qu’ondulait la brise, le soleil couchant jetait ses paillettes, et à gauche, sous le ciel rose, s’étendait Cologne, tout armée et hérissée de tours et de clochers, ville romaine et longtemps païenne à qui la tradition impute le massacre de sainte Ursule et de ses onze mille vierges. Quand ils eurent débarqué, Louise et Jacques allèrent, sous le jour déclinant, voir la cathédrale, ce monstre de pierre, ciselé, fouillé, avec un goût compliqué et minutieux, vrai travail des siècle^, édifié lentement comme un corail. Leur dernière nuit fut douce, tendre et mélancolique. Avec sa force d’âme et sa mâle bonté, il rassurait, consolait la petite fille blottie contre lui. Au jour, la ville se montra tout envahie de troupes, reten- tissante de fanfares et de clairons. Sous la lumière matinale étincelaient les cuirassiers blancs avec leurs casques de légion- naires, ornés d’une aigle aux ailes éployées, et les hussards bleu de ciel. Parmi cet appareil guerrier, leurs adieux prenaient quelque chose de cruel et d’héroïque. Elle revenait en France pour rejoindre sa famille en Gironde; lui se rendait en Hollande, à un congrès. Ils se retrouveraient dans quelques semaines. En la conduisant à la gare, Jacques serrait Louise contre lui gravement, précieusement. — N’en doute pas, — dit-il, — je suis ton ami, à jamais. Ensuite, penchée à la portière, elle le suivit des yeux jusqu’à ce que la foule se fût refermée sur lui. Alors elle sentit pourtant qu’elle n’était plus seule, qu’une image remplissait sa vie. PHILIPPE LAUTREY (A suivre.)