Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/130

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UN MALCHANCEUX



PROSPER Thouin n’avait jamais eu de chance dans la vie. Souvent, dans ses heures d’abattement et de dépression, il reconnaissait avec amertume que rien ne lui avait réussi. Un destin hostile semblait s’être acharné contre lui, lui avait fait une existence de déboires, d’infortunes et d’ennuis. Et pourtant, il n’était pas exigeant, il n’avait pas d’ambitions démesurées, il ne demandait pas des bonheurs impossibles. Il aurait été satisfait de si peu, mais c’était trop cependant et ce peu, il ne l’avait même pas. Jadis, il avait eu de l’argent, un commerce, une famille. Il avait tout perdu. Maintenant, ce n’était qu’un pauvre malheureux désemparé, une pitoyable épave. Il vivait maigrement d’une petite subvention provenant de la succession de son père. Depuis des années et des années, on le voyait, vêtu d’un vieil habit noir étriqué et coiffé d’un éternel chapeau melon démodé, errer par les rues de la ville comme une âme en peine. C’était un être falot aux joues boursouflées, gonflées, à la moustache tombante, à la tête chauve garnie d’une couronne de cheveux grisonnants, à l’air morne, qui allait d’un petit pas lent, souvent à moitié ivre, au milieu des passants affairés. Il côtoyait la vie, ses joies, ses passions, ses intrigues, ses luttes, mais y demeurait