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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

La fille trouva sa mère bien changée et bien faible. C’est vrai qu’elle avait soixante et un ans et qu’elle avait mangé bien de la misère. Oui de la misère plutôt que du poulet, disait-elle parfois.

La vieille empirait chaque jour.

— On peut pas la laisser mourir sans voir le docteur, déclara le fermier Bardas le lendemain de Noël en constatant que sa femme perdue au fond du lit prenait déjà l’apparence d’un cadavre.

Et il s’en fut quérir le médecin.

Le docteur Casimir, gros et court, les cheveux grisonnants, examina un moment la malade. Sa figure prit une expression de découragement. C’était toujours comme cela. On l’appelait au dernier moment, quand il était trop tard, quand il n’y avait plus rien à faire.

— Elle est finie, elle n’en a pas pour deux jours, déclara-t-il en sortant. Néanmoins et parce qu’il ne faut jamais désespérer, il fit prendre à la moribonde une cuillerée d’un remède qu’il avait apporté, laissa la fiole sur la commode et recommanda d’en donner une dose à la malade à toutes les trois heures.

— Le docteur dit qu’elle est finie, fit Zéphirine à son père. Moé, j’peux pas tout faire. Faudrait que Délima vienne m’aider.

Alors, le fermier Bardas partit au village chercher son autre fille, bonne à la taverne Mailloux. Là, ce fut une autre histoire.

— Ça a pas de bon sens de venir m’ôter ma fille engagère quand j’en ai le plus besoin, déclara le patron, ancien policier qui avait acheté un débit de bière. C’est dans l’temps des fêtes qu’on fait not argent, mais faut donner du