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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

cinquante-deux chèques sans avoir travaillé une heure. Il était content de lui.

L’après-midi du premier janvier, il revêtit ses habits propres afin d’aller, selon sa coutume, rendre visite à l’oncle Placide. Lorsqu’il arriva, ses frères Anatole et Tréfilé ainsi que sa sœur Martine étaient déjà arrivés. L’oncle était un homme robuste, gros, sanguin, la figure fortement colorée, aux cheveux encore presque noirs malgré ses soixante ans. Depuis plus de trente ans, il vivait avec sa maîtresse, Clara Périer, grosse brune aux yeux noirs, très brillants, aux lèvres épaisses. Pour le servir, ce couple avait comme domestique une simple d’esprit à laquelle il ne payait pas de salaire et qu’il habillait de vieilles robes et de vieux manteaux. Tout au commencement de la crise, l’oncle Placide qui ne négligeait aucun moyen d’augmenter ses revenus avait eu une idée. Avec la complicité d’un notaire véreux, il avait transporté sa propriété à sa servante. Il avait fait une vente fictive par laquelle la pauvre fille devenait propriétaire de l’immeuble. Mais, en même temps, il lui avait fait faire un testament aux termes duquel, en reconnaissance des bons procédés de M. Placide Rabotte à son égard, elle le constituait lui et ses ayants droit, comme héritiers. Alors, n’étant plus propriétaire et ne travaillant pas, l’onde Placide s’était mis sous le secours direct. Au nom de sa servante, il retirait les loyers qu’il encaissait. Ainsi, il conservait les revenus de la maison. Il administrait la propriété et avait en plus l’avantage d’émarger au secours direct.

— On serait ben bête de ne pas en profiter comme les autres, disait-il.

Anatole, frère aîné de René, qui avait appris le métier