Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/214

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
206
VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

À la lecture de ces trois mots, il fut tout bouleversé. Il entra. Elle était là et lui sourit, mais son sourire était plus froid, plus réservé, plus distant que d’ordinaire. Tout de suite, il vit que ce n’était plus comme auparavant, ce n’était plus la même chose.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous partez ? interrogea-t-il d’un ton inquiet.

— Mais oui, le commerce ne va pas. Alors, je me marie, répondit-elle d’un ton satisfait.

Peut-être comprit-elle qu’elle avait été cruelle en parlant ainsi, mais elle ne pouvait cacher son contentement.

— Avec votre conducteur de tramways ?

— Bien, il n’est pas encore à moi, riposta-t-elle, mais nous devons nous marier dans un mois.

Tout P’tit eut froid et toussa. La joie qu’il connaissait depuis six mois disparaissait brusquement. Une détresse sans nom pesait sur lui. Il sortit presqu’aussitôt.

— I tousse ben vot’garçon, Mme Prouvé. On l’entend souvent. A-t-il le rhume ou est-il consomptif ?

Face à face sur le trottoir, tenant à deux mains le manche de leur balai, la voisine et la mère de Tout P’tit, les bras nus, les seins en avant et les fesses rebondissantes, causaient un moment comme elles avaient accoutumé de faire pendant que le nuage de poussière qu’elles avaient soulevé, allait disparaissant.

— Oui, il tousse pas mal. Pis, il est toujours faible, mais c’est pas l’travail qu’il fait qui l’affaiblit. Il a jamais rien fait.

— Est-ce qu’il se soigne ? Est-ce qu’il prend des remèdes ?

— Non, mais c’est une idée. J’vas aller avec lui voir le docteur.