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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Cette besogne terminée, l’homme d’affaires se leva et prit son pardessus pour s’en aller. Il était gros, court, grisonnant, avec une figure énergique. L’effort qu’il fit pour endosser son manteau lui fit monter le sang à la figure. Ah dame ! il n’était plus jeune ?

Comme il prenait son chapeau, l’on frappa de nouveau à la porte.

— Vous avez reçu une outarde. Elle est en bas, annonça un autre employé.

— J’ai reçu une outarde ?

— Oui, c’est un nommé Bénard, de Lanoraie, qui vous l’envoie. J’ai dû payer $2.50 d’express.

— Elle est en bas ?

— Oui.

— Je descends immédiatement.

D’un pas pesant, il descendit les escaliers pendant que les employés le saluaient au passage.

Dans un coin sombre du magasin, l’outarde était prisonnière dans une caisse fermée par un couvercle à treillis.

L’homme d’affaires se pencha au-dessus de la boîte.

L’outarde qui, hier encore, passait en triangle avec ses compagnes dans le ciel blême au-dessus des champs et des bois, en faisant entendre une espèce de plainte funèbre, est aujourd’hui captive. Elle a été prise aux embûches du chasseur. Ses petits yeux ronds fermés, comme plongée dans un rêve profond, résignée à son tragique destin, l’outarde au plumage gris fer était immobile dans sa cage.

Après sa capture, le triangle s’était reformé sans elle. La bande amoindrie était repartie en jetant dans le vent sa note triste. Jamais plus la prisonnière ne planerait dans