Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/35

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POMPES FUNÈBRES



LA vieille Anne Letoussaint a été enterrée la semaine dernière. Elle avait quatre-vingt-quatorze ans et laisse six garçons et six filles. Quand on a vécu quatre-vingt-quatorze ans, qu’on a mis au monde et élevé une douzaine d’enfants, qu’on a toujours été pauvre et qu’on n’a jamais eu de satisfaction, on a bien le droit de mourir, n’est-ce pas ? La vieille en avait sûrement assez de vivre et, jeudi de la semaine dernière, vers les cinq heures, elle a passé, si rapidement, si facilement, si doucement qu’elle en aurait été surprise elle-même si elle avait pu se rendre compte de la chose. Probablement même que si elle avait su que ce serait une affaire si simple, il y a longtemps qu’elle aurait tenté l’aventure.

Depuis une douzaine d’années la mère Letoussaint demeurait à Viauville, dans un modeste logis qu’elle devait à la munificence de son gendre, M. Léon Lebron, président de l’une des plus importantes compagnies de gazoline à Montréal, qui pourvoyait aussi à son entretien.

Certes, ç’avait été un événement dans la famille Letoussaint lorsque M. Lebron, millionnaire, avait épousé Béatrice, la plus jeune de la famille, une noiraude pourrie de vices, et l’avait installée dans une princière maison de la