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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Chose assez rare, M. Lebron était riche et généreux en même temps. Sa femme pouvait dépenser largement pour elle-même et ses sœurs. Il était toujours prêt à payer. Donc, la semaine dernière, lorsque la mère Letoussaint mourut, M. Lebron dit à sa femme :

— Je n’ai pas le temps de m’occuper des funérailles et je ne connais rien à cela, mais prends l’automobile, fais les démarches et les courses nécessaires toi-même. Fais bien les choses et qu’on m’envoie les comptes.

Ayant ainsi parlé, M. Lebron retourna à son bureau où d’énormes transactions nécessitaient sa présence.

En arrivant chez sa mère, Béatrice trouva déjà réunis ses cinq sœurs et ses cinq frères demeurant à Montréal. Et c’était un concert de gémissements et de lamentations.

— Notre pauvre mère qui est morte !

C’était une crise de désolation.

Jamais la vieille n’avait été chérie comme après son départ de ce monde.

— Notre pauvre mère qui est morte !

Et c’était une explosion de larmes qui rappelait le déluge.

— On a seulement qu’une mère, sanglotait l’aîné des fils qui avait été trois ans sans prendre la peine de lui rendre visite. Va falloir lui faire chanter un beau service.

— On va lui en faire chanter un beau, répondit en écho la femme du millionnaire Lebron.

Un entrepreneur de pompes funèbres fut chargé de décorer la chambre mortuaire, besogne dont il s’acquitta moyennant deux cent cinquante dollars. Pour la bagatelle de trois cents dollars, il fournit aussi un cercueil en bois de rose de grand luxe. Et l’on cloua sur la bière une plaque gravée, en argent, qui coûtait douze fois plus que la modeste table sur laquelle la vieille Anne Letoussaint avait