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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

responsable.

Sale, crasseuse, en haillons, sentant le whiskey et la vieille jupe, ronde de partout, les cheveux gras, le teint coloré et la physionomie sympathique malgré tout, elle se tenait debout devant sœur Marcelin.

Indulgente, habituée aux faiblesses et aux misères humaines et sachant y compatir, la religieuse la regardait avec l’intérêt qu’elle portait à tous les malheureux à qui elle avait voué sa vie.

— Venez me voir lundi, fit-elle. Je tâcherai de vous trouver quelques vêtements présentables.

Elle la connaissait depuis longtemps. Même autrefois, elle avait rencontré sa famille, une famille en vue, fort estimée. Marie elle-même avait reçu son éducation dans un couvent aristocratique. Malheureusement, sur leurs vieux jours, les parents avaient subi des revers de fortune, ils s’étaient trouvés partiellement ruinés, puis ils étaient morts. Sans aucune expérience des affaires, Marie avait été dépouillée du peu qui lui restait par un tuteur malhonnête. Elle s’était mise à boire, était devenue une alcoolique invétérée et elle était tombée au dernier degré d’abjection. Elle avait traîné une existence misérable et sordide et, vers la quarantaine, avait glissé à la mendicité. Boursouflée, sale, repoussante, elle allait solliciter des sous dans les bureaux d’affaires.

— C’est un papillon qui butine et qui nous charme par ses visites, avait remarqué ironiquement un jour à l’un de ses clients un jeune avocat désireux de faire de l’esprit, lorsque Marie Charrut s’était présentée chez lui.

— C’est vrai que tu as la figure toute bourgeonnée, mais ce n’est pas là que j’irais butiner, riposta hardiment Marie qui n’aimait pas qu’on se moquât d’elle.