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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

poussé, arraché le couvercle de la boîte. Ensuite, au milieu des ténèbres, par un froid atroce, il s’était mis debout, puis, à tâtons, rencontrant d’autres cercueils empilés, il avait cherché la porte du charnier. Il l’avait trouvée, avait essayé de l’ouvrir, mais elle était fermée à clef. De ses bras, de ses épaules, de tout son corps tendu en des efforts désespérés, il avait tenté de l’enfoncer, mais elle était solide. La raison vacillante, dans le noir et dans le froid, il avait retrouvé son cercueil, s’en était servi comme d’un bélier, frappant à grands coups dans la porte pour sortir. La boîte s’était cassée, les planches s’étaient fendues, brisées, lui avaient déchiré les mains, mais la barrière avait résisté. Les éclats de bois jonchaient le plancher. Affolé, éperdu, il avait dû appeler, crier désespérément, car sa bouche était encore ouverte, grande ouverte, comme s’il jetait un appel, comme s’il lançait une clameur. Peut-être dans l’épouvantable nuit du charnier, dans cette chambre glaciale avait-il entendu les cloches de Noël ?

Muré dans ce caveau, le cerveau en démence, sentant le froid l’engourdir, le paralyser, il avait lutté comme un forcené. Il avait saisi un autre cercueil, celui d’un enfant de dix à douze ans et, s’en servant comme d’une massue, avait de nouveau tenté de démolir la porte. En vain ; elle avait résisté à tous ses assauts. Puis, le froid qui pénétrait toute sa chair à travers ses minces vêtements l’avait terrassé. Dans les ténèbres épaisses, glacées, dans une nuit impénétrable, entouré de cadavres, il était tombé au milieu des débris de son cercueil et, poussant un dernier cri de détresse, il était mort.

Lorsqu’on le ramassa, il était gelé, dur comme pierre.