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DES SECONDES MÉDITATIONS.

qu’elle construise et qu’elle démolisse sans fin, pour reconstruire après, même les plus insignifiantes renommées. Elle finit par une suprême raison quand ses jouets sont morts, et qu’elle s’appelle la postérité ; mais, pendant qu’ils vivent, elle n’est réellement pas encore l’opinion : elle est le caprice de la multitude.

Voilà ce que je vous disais un jour en descendant, nos fusils sous le bras, nos chiens sur nos talons, les pentes ravinées de sable rouge des hautes montagnes semées de châtaigniers qui font la toile peinte de la scène entre Saint-Point et le mont Blanc.

Où sont ces jours maintenant ? Où sont ces pensées nonchalantes qui s’échangeaient entre nous alors en conversations interrompues, comme les bruissements des saules et des chênes alternaient doucement, sous les premières ombres des soirées, avec les babillages des eaux filtrant à nos pieds dans les rigoles de la montagne ? Le rapide sillage du temps, qui court en changeant la scène et les spectateurs, nous a emportés tous deux sous d’autres latitudes de la pensée. Que d’autres entretiens aussi n’avons-nous pas eus depuis sur d’autres théâtres et sur de plus importants sujets ? Nous avons vu s’agiter les peuples, crouler les trônes, surgir les républiques, bouillonner les factions, et l’esprit des sociétés désorientées chercher à tâtons la route vers l’avenir entre des ruines et des chimères, jusqu’à ce qu’il trouve le vrai chemin que Dieu seul peut lui éclairer. Ces méditations d’un autre âge ne s’écrivent ni en vers ni en prose. Aucune langue ne contiendrait les actes de foi, les frissons de doute, les élans de courage, les abattements de tristesse, les cris de joie, les gémissements d’angoisses intérieures, les conjectures, les aspirations, les invocations que les hommes préoccupés du sort des peuples, et mêlés à