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DE L’ÉMANCIPATION

frais d’entretien de vos troupes et la mortalité qui les y décime, et ces expéditions ruineuses comme celles à Saint-Domingue en 1802, où vous ensevelissiez en quelques mois vingt mille Français et plus de cent millions, vous trouveriez que le maintien de l’esclavage vous coûte cent fois plus cher que ne vous coûteraient le travail libre et l’émancipation ; car voilà un faible tableau de ce que vos colonies vous coûtent ; quant à ce que vous gagneriez, vous pouvez le calculer d’un regard. Le principe de l’inviolabilité de la dignité humaine restauré ; l’homme enlevé à l’homme et rendu à lui-même et à la loi ; la famille se reconstituant avec la famille ; la propriété avec la propriété ; le sentiment d’ordre, de travail, de conservation, de patriotisme qui en découle ; enfin, la société lavée de cette tache honteuse de sa barbarie, pouvant se contempler sans rougir, et présenter ses codes à sa conscience et à Dieu, sans craindre le remords ou la vengeance divine. Je ne sais pas quel prix tout cela aura devant les chambres et devant les calculateurs, mais je sais que cela en a un inappréciable devant la nature et devant Dieu.

Messieurs, une réflexion me frappe à l’instant même où je vais descendre de la tribune. Cette réflexion, je l’ai souvent faite avant d’entrer dans cette enceinte comme député, avant de monter ici pour la première fois, et peut-être est-ce cette pensée qui m’a donné un peu de ce courage, un peu de cette confiance d’apporter parfois à cette tribune quelques vérités qu’on appelle avancées, qu’on appelle idéales, qu’on appelle peut-être perturbatrices, et qui, selon moi, sont éminemment conservatrices, car je ne connais rien au monde de si révolutionnaire qu’un abus qu’on laisse subsister ; rien au monde de plus révolutionnaire qu’une immoralité, qu’une iniquité qu’on peut corriger et qu’on laisse consacrer dans la loi. Cette réflexion, je voudrais en pénétrer la chambre.

Oui, je conjure la chambre, je conjure chacun des collègues qui m’entendent et que je remercie de leur bienveillante attention, je les conjure de rentrer un moment dans le silence de leurs pensées, de se porter en idée à ce moment, à ce jour, où sorti pour jamais de cette enceinte législative, où dégagé de toutes ces préoccupations des affaires publiques, dégagé de ces embarras, de ces difficultés d’exécution, de ces prétendues impossibilités qu’on oppose sans cesse à tous nos bons désirs, il se dira : « J’ai été législateur, l’ai été juge, j’ai été maître ; on a soulevé devant moi cette grande question de l’esclavage, de la possession d’un homme par un homme ; j’ai eu dans la main le sort de mes semblables ; j’ai eu dans la main la liberté, la dignité, l’amélioration, la moralisation, la rédemption d’une race tout entière de mes frères, et ma main est restée fermée ! En venant au monde, j’ai eu à porter ma part de cette grande monstruosité collective, j’ai pu la répudier, et en quittant le monde je la laisse, cette part honteuse, je la laissé à porter tout entière encore à mes descendants ! » Messieurs, à cette interrogation de nos consciences, quelle sera la réponse ? Prévenons-la à tout prix.