Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/174

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DES ESCLAVES.

ont jamais eu d’autres. Moi-même je l’ai dit : nous ne sommes pas, nous ne voulons pas être des tribuns d’humanité, des agitateurs de philanthropie, et lancer d’ici, où nous sommes en sûreté, où nous vivons à l’abri des lois et de la force publique, lancer dans nos colonies je ne sais quels principes absolus chargés de désordres, de ruines et de catastrophes, pour y faire explosion à tout risque, et emporter à la fois les colons, les maîtres et les esclaves : non, ce serait là un crime et une lâcheté ; car, pendant que nous recueillerions des applaudissements sans périls dans des banquets comme celui-ci, ou sur le marbre retentissant de quelques tribunes, nous exposerions nos frères, nos concitoyens des colonies, premier objet de nos devoirs et de notre affection !

Que voulons-nous donc ? Ce qu’on vient de vous dire et par des bouches qui ajoutent autorité aux paroles : non pas faire, mais prévenir une révolution ; restaurer un principe et conserver notre société coloniale. Nous voulons introduire graduellement, lentement, prudemment, le noir dans la jouissance des bienfaits de l’humanité auxquels nous le convions, sous la tutelle de la mère-patrie, comme un enfant pour la compléter et non pas, comme un sauvage pour la ravager ! Nous le voulons aux conditions indispensables d’indemnité aux colons, d’initiation graduée pour les esclaves ; nous voulons que l’avènement des noirs à la liberté soit un passage progressif et sûr d’un ordre à un autre ordre, et non pas un abîme où tout s’engloutisse, colons et noirs, propriétés, travail et colonies ! Voilà, messieurs, quels révolutionnaires nous sommes ! Nous disons aux colons : « Ne craignez rien, notre justice et notre force sont là pour vous garantir vos biens et votre sécurité. » Nous disons aux esclaves : « N’essayez pas de rien conquérir par d’autres voies que par le sentiment public ; vous n’aurez de liberté que celle que nous vous aurons préparée, que celle qui s’associera avec le bon ordre et avec le travail ! » Si vous appelez cela révolution, oui nous sommes révolutionnaires ; révolutionnaires comme l’ordre ! révolutionnaires comme la loi ! révolutionnaires comme la religion ! révolutionnaires comme Fénelon, comme Franklin, comme Fox, comme Canning, comme O’Connell, comme les ministres les plus conservateurs de la Grande-Bretagne ! comme tous ces grands hommes de tribune et tous ces grands hommes d’État qui, trouvant une vérité sociale arrivée à l’état d’évidence et de sentiment dans un peuple, la prennent hardiment dans la main des philosophes pour la mettre sans périls dans la main du législateur, dans le domaine des faits. Que Dieu nous donne beaucoup de révolutionnaires de cette espèce, les révolutions subversives attendront longtemps !

Nous suscitons, nous fomentons, dites-vous, des espérances parmi les noirs ? Voyez quel crime ! Vous ne savez donc pas que le seul supplice que Dieu n’ait, pas permis à l’homme d’imposer pour toujours à son semblable, c’est le désespoir ! Vous ne savez donc pas que rien ne rend patient comme une espérance, et qu’il n’y a pas de baïonnettes, pas