Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/175

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
174
DE L’ÉMANCIPATION

d’escadres, pas de prisons, pas de menottes qui puissent valoir, pour maintenir les noirs dans le devoir et dans le calme, la certitude que la mère patrie, que le gouvernement s’occupe sérieusement de leur sort, et le rayon d’espérance qui va d’ici même briller sur leurs dernières heures de servitude et leur montrer de loin la famille et la liberté.

Voilà quant au premier reproche.

Et maintenant est-il vrai que nous soyons moins patriotes, parce que nous voulons donner une patrie à toute une race d’hommes prescrits et sans place au soleil ? Est-il vrai que nous soyons moins patriotes que ceux qui, en se félicitant d’avoir tous les biens de la vie civile, ne veulent pas que d’autres les possèdent ? Est-ce que l’héritage des enfants de Dieu sur la terre ressemble à cet héritage borné du père de famille, où les fils ont une part d’autant moins large qu’ils en donnent une part plus grande à leurs frères ? Non, vous le savez bien : le domaine du père commun des hommes est sans bornes ; il s’étend avec la civilisation et avec le travail à mesure que des races nouvelles se présentent pour le cultiver ; c’est l’infini en espace, en droits, en facultés, en développements ; c’est le champ de Dieu. Celui qui le borne et qui dit aux autres : « Vous n’y entrerez pas, » celui-là n’empiète pas seulement sur l’homme, il empiète sur Dieu lui-même ; il n’est pas seulement dur et cruel, il est blasphémateur et insensé.

Ne serait-il pas temps de s’entendre enfin sur ce qu’on appelle patriotisme, afin de ne pas nous renvoyer éternellement comme des injures des termes mal définis qui dénaturent nos pensées aux uns et aux autres, et qui sèment l’erreur et l’irritation entre les hommes et entre les peuples ?

Le patriotisme est le premier sentiment, le-premier devoir de l’homme que la nature attache à son pays avant tout, par-dessus tout, par tous les liens de la famille et de la nationalité, qui n’est que la famille élargie. Celui qui ne serait pas patriote ne serait pas un homme complet, ce serait un nomade. Pourquoi est-il si beau de mourir pour son pays ? C’est que c’est mourir pour quelque chose de plus que soi-même, pour quelque chose de divin, pour la durée et la perpétuité de cette famille immortelle qui nous a engendrés, et de qui nous avons tout reçu !

Mais il y a deux patriotismes : il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grosses antipathies que les peuples abrutis par des gouvernements intéressés à les désunir nourrissent les uns contre les autres. Je déteste bien, je méprise bien, je hais bien les nations voisines et rivales de la mienne ; donc je suis bien patriote ! Voilà l’axiome brutal de certains hommes d’aujourd’hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte peu : il suffit d’ignorer, d’injurier et de haïr.

Il en est un autre qui se compose au contraire de toutes les vérités, de toutes les facultés, de tous les droits que les peuples ont en commun,