Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/271

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RAPHAËL

Pendant qu’on faisait les malles et qu’on chargeait la voiture, nous partîmes avec les mulets et les guides. Nous allâmes dans la vallée et dans la montagne faire nos adieux et comme les stations de notre amour à tous les sites où nous nous étions d’abord entrevus, puis rencontrés, puis dirigés ensemble, puis assis, entretenus, aimés, pendant ce long et divin commerce entre cette nature solitaire et nous.

Nous commençâmes d’abord par Tresserves, charmante colline ! Elle s’élève, comme une longue dune de verdure, entre la vallée d’Aix et le lac. Ses flancs taillés à, pic sur les eaux sont couverts de châtaigniers comparables aux châtaigniers de la Sicile. Leurs branches étendues sur l’abîme encadrent le ciel ou les morceaux bleus du lac, selon qu’on regarde en haut ou en bas ; C’est sur les racines veloutées de mousse de ces beaux arbres que nous avions roulé le plus de mélancolies dans nos heures de contemplation.

De la, nous descendîmes par une pente rapide auprès du petit château solitaire qu’on appelle Bon Port. Ce donjon est tellement enfoui, du côté de la terre, sous les châtaigniers de Tresserves, du côté du lac, dans les replis profonds d’une anse abritée des flots, qu’on a peine à l’apercevoir, soit en marchant sur la colline, soit en naviguant sur la petite mer du Bourget. Une terrasse couverte de quelques mûriers sépare le château de la plage de sable fin où viennent continuellement lécher et balbutier les petites langues bleues des vagues. Oh ! que nous enviâmes les heureux possesseurs de ce nid ignoré des hommes, caché entre les branches et les eaux, et connu seulement des oiseaux du lac, du vent du midi et du soleil. Nous le bénîmes mille fois dans son repos, et nous lui souhaitâmes des cœurs comme les nôtres à abriter.