Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/283

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RAPHAËL

que des vieillards de Chambéry et d’Annecy m’ont dit l’avoir entendu mille fois rétablir par leurs pères. L’âme de Rousseau lui-même porte témoignage contre ses incriminations. Où aurait-il pris cette piété sublime et tendre, cette mélancolie féminine, ces touches fines et délicates du style, si une femme ne les lui eût données avec son cœur ? Non, la femme qui a créé un tel homme n’est pas une courtisane cynique, c’est une Héloïse tombée. Mais c’est une Héloïse tombée dans l’amour, non dans la turpitude et dans la dépravation. J’en appelle à Rousseau jeune et amant de Rousseau vieillard morose calomniant la nature humaine ; et ce que je viens chercher souvent avec rêverie aux Charmettes, c’est madame de Warens plus touchante et plus séduisante dans mes yeux et dans mon cœur que dans le sien !

LXI

Une pauvre femme nous fit du feu dans la chambre de madame de Warens.

Accoutumée aux visites des étrangers et à leurs conversations longues et recueillies sur ce théâtre des premières années d’un homme célèbre, la jardinière continua, sans prendre garde à nous, ses occupations dans la cuisine et dans la cour. Elle nous laissa nous chauffer en paix ou errer librement de la salle au jardin et du jardin dans les chambres.

Le jardin inondé de soleil, entouré d’un petit mur qui le sépare des vignes, mais fauché d’herbes et de légumes et sali de plantes parasites, de mauves et d’orties, ressemblait a ces cimetières de village où les paysans vont les dimanches se réchauffer aux soleils d’hiver contre les murs