Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/316

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
315
RAPHAËL

chien avait fini par s’attacher à moi, comme l’enfant. Ils ne voulaient plus redescendre le petit escalier de bois, une fois qu’ils l’avaient monté. Pendant la plus grande partie du jour, ils se couchaient et jouaient ensemble sur le paillasson, à mes pieds, sous la table. Plus tard, j’ai emmené le chien de Paris et je l’ai gardé de longues années avec moi, comme un souvenir fidèle et aimant de ce temps de solitude. Je l’ai perdu, non sans larmes, en 1820, en traversant les forêts des marais Pontins, entre Rome et Terracine.

Le pauvre enfant est devenu grand. Il a appris le métier de graveur qu’il exerce avec talent à Lyon. Il s’appelle de Nogent. Ayant entendu retentir mon nom depuis, dans son échoppe, il est venu me voir ; il a pleuré de joie en me revoyant et de tristesse en apprenant la perte du chien. Pauvre cœur de l’homme, à qui tout est nécessaire de ce qu’il a aimé une fois, et qui a des larmes de la même eau sur la perte d’un empire ou sur la perte d’un animal !…

XCI

Je relus, pendant ces milliers d’heures, ainsi renfermé entre le poêle, le paravent, la lucarne, l’enfant et le chien, toute l’antiquité écrite ; excepté les poëtes dont on nous avait saturés au collège et dans les vers desquels nos yeux fatigués ne distinguaient plus alors que des césures, des longues ou des brèves. Triste effet d’une satiété précoce qui flétrit, pour l’âme de l’enfant, la fleur la plus colorée et la plus parfumée de la pensée humaine. Mais je relus tous les philosophes, tous les orateurs et tous les historiens dans leur langue. J’adorais surtout ceux qui réunissaient en eux ces trois puissances de l’intelli-