Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/321

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
320
RAPHAËL

XCVI

De ces études générales je passai, pendant plusieurs mois, à une étude qui m’occupa d’autant plus l’esprit qu’elle était, par sa nature plus aride, plus sèche et plus glaciale, plus loin du cœur d’un jeune homme ivre d’imagination et d’amour : je veux parler de l’économie politique ou de la science de la richesse des nations. V*** s’en occupait en esprit plus curieux que passionné. Les livres italiens, anglais, français, écrits jusque-là, sur cette science, jonchaient ses tables et ses rayons. Nous lûmes ensemble ces livres en les discutant et en écrivant les réflexions que nous suggéraient ces lectures. Cette science de l’économie politique, qui posait alors et qui pose encore aujourd’hui plus d’axiomes que de vérités et plus de problèmes qu’elle n’en résout, avait précisément pour nous l’attrait d’un mystère. Elle était, de plus, entre nous, le texte interminable de ces conversations du bout des lèvres qui font travailler l’intelligence sans distraire le fond de l’âme, qui permettent de sentir, tout en causant, la présence de la pensée secrète et continue cachée au dernier fond du cœur. Espèces d’énigmes dont on cherche le mot sans mettre un immense intérêt à le trouver.

Après avoir tout lu, tout discuté et tout noté de ce qui constituait alors cette science, je crus distinguer quelques principes théoriques vrais dans leur généralité, douteux dans leur application, ambitieux dans leur prétention de se classer au rang des vérités absolues, souvent vides ou menteurs dans leurs formules. Je n’avais rien à répondre, mais mon instinct d’évidence n’était pas sincèrement satisfait. Je jetai les livres à mes pieds et j’attendis la lumière.