Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/326

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
325
RAPHAËL

et les cheveux ondés par le peigne le parent de peu. Une chaussure propre, du linge blanc, un vêtement toujours noir brossé de mes propres mains, boutonné jusqu’au col, comme le costume des jeunes disciples des écoles du moyen âge ; un manteau militaire rejeté à grands plis sur l’épaule gauche et préservant l’habit des éclaboussures de la rue : tel était mon costume uniforme, simple et obscur. Sans trahir ma situation, ce costume n’affectait ni luxe ni misère ; il me permettait de passer de ma solitude dans un salon sans attirer, mais sans choquer les yeux des indifférents.

CI

Je sortais à pied, car le prix d’une course de voiture m’aurait dépensé un jour de ma vie. Je suivais les trottoirs. Je longeais les murailles. J’évitais les roues. Je marchais lentement sur la pointe des pieds pour préserver mon costume de la boue : mes souliers, dans le salon éclairé de bougies, auraient trahi l’humble piéton. Je ne me pressais pas, car je savais que Julie recevait, tous les soirs, les amis de son mari dans sa chambre ou dans son salon. Je voulais attendre que la dernière voiture eût quitté la porte avant d’y frapper. J’avais cette réserve, non pas seulement pour éviter les observations sur l’assiduité d’un jeune inconnu dans la maison d’une si jeune et si belle femme ; je l’avais surtout pour ne pas partager son regard et ses paroles avec les indifférents dont elle était obligée, à cette heure, de soutenir et de relever l’entretien. Il me semblait que chacun d’eux me dérobait une part de sa présence et de son âme. La voir, l’entendre et ne pas la posséder seul, c’était plus cruel quelquefois pour moi que ne pas la voir du tout.