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RAPHAËL

miers regards qui sont quelquefois la révélation, quelquefois l’illusion des jeunes femmes, et qu’elle n’eût donné son cœur à un homme créé par sa seule imagination. Mes lettres, dont elle lui lisait de nombreux passages, l’avaient un peu rassuré cependant. Ma physionomie pouvait seule lui dire si mes sentiments étaient de la nature ou de l’art dans ces lettres, car le style peut mentir, le visage jamais.

Le vieillard m’examina avec cette attention un peu inquiète qu’on dérobe sous un regard un moment replié. Mais à mesure qu’il me contemplait et qu’il m’interrogeait, je voyais ce regard s’ouvrir, s’éclairer de satisfaction intérieure, s’attendrir de confiance et d’accueil, et se poser sur moi avec cette sécurité et cette caresse des yeux qui sont les paroles muettes, mais les meilleures paroles d’un premier entretien. L’ardent désir de plaire au vieillard, la timidité naturelle à un jeune homme qui sent le sort de son cœur dans le jugement qu’on va porter de lui, la crainte que cette impression ne me fût contraire, la présence de Julie qui me troublait en n’encourageant, toutes ces nuances de ma pensée lisibles dans la modestie de mon attitude et dans la rougeur de mes joues, parlèrent sans doute pour moi mieux que je n’aurais parlé moi-même. Le vieillard me prit les mains avec un geste tout à fait paternel et me dit : « Rassurez-vous, monsieur, et comptez deux amitiés, au lieu d’une, dans cette maison. Julie ne pouvait pas mieux choisir un frère, et moi-même je n’aurais pas mieux choisi. » Il me serra la main, et nous causâmes comme s’il m’eût vu depuis mon enfance, jusqu’au moment où un vieux serviteur vint, comme il le faisait régulièrement tous les soirs, au coup de dix heures, lui donner le bras pour le soutenir sur l’escalier et le reconduire dans son appartement.