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RAPHAËL

un peu en contradiction avec le calme et la fleur de santé dont elle me parlait. Mais j’attribuais ces rares dissonances à quelques ombres de souvenir ou à quelque impatience de la lenteur des jours, ombres qui auraient apparemment traversé la page pendant qu’elle m’écrivait.

L’air élastique des montagnes, le sommeil la nuit, les courses le jour, le travail du corps dans le jardin et dans les prés de la métairie de mon père, par-dessus tout l’approche de l’automne et la certitude de revoir bientôt celle qui portait ma vie dans son regard m’avaient promptement rétabli. Il ne me restait d’autre trace de souffrances qu’une mélancolie douce et pensive répandue sur mes traits ; c’était comme une brume sur une matinée d’été, un silence qui semblait contenir un mystère, un instinct de solitude qui faisait croire aux paysans superstitieux de la montagne que je m’entretenais avec les génies des bois.

Toute ambition était abattue en moi par mon amour. J’avais accepté ma pauvreté et mon obscurité sans retour pour toute ma vie. La résignation religieuse et sereine de ma mère s’était insinuée dans mon esprit avec ses saintes et douces paroles. Je ne formais plus d’autre rêve que celui de travailler, dix à onze mois de l’année, de la main ou de la plume ; d’amasser ainsi assez d’économies pour aller passer un mois ou deux auprès de Julie tous les ans ; puis, si le vieillard son appui venait à lui manquer, de me consacrer en esclave à son service, comme Rousseau a madame de Warens, de nous abriter dans quelque chaumière écartée de ces montagnes, ou dans un des chalets connus de notre Savoie, d’y vivre d’elle, comme elle y vivrait de moi, sans me retourner pour regretter ce monde vide, et sans demander à l’amour même d’autres récompense que le bonheur d’aimer !…