Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 32.djvu/370

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RAPHAËL

crus rêver en n’apercevant plus à leur place qu’un monceau de troncs abattus, de branches écorcées et saignantes jonchant la terre, et le chevalet des scieurs de planches, semblable à un instrument de supplice, où la scie grinçait en fendant les arbres de ses dents. J’accourus, les bras tendus, vers le mur extérieur. J’ouvris en tremblant la petite porte du jardin… Hélas ! il ne restait plus debout que le chêne vert, un tilleul et le plus vieux des charmes, sous lesquels on avait rapproché le banc.

« C’est assez, me dit ma mère qui vint à moi en cachant ses larmes et en se jetant dans mes bras ; l’ombre d’un arbre vaut celle d’une forêt. Et puis quelle ombre me vaudrait la tienne ? Ne me reprochez rien. J’ai écrit à votre père que les arbres se couronnaient et portaient dommage au potager. C’était vrai. N’en parlons plus !… »

Puis m’entraînant dans la maison, elle ouvrit son secrétaire, et, en tirant un sac d’écus à demi rempli :

« Tiens, dit-elle, et pars ! Les arbres me seront assez payés si tu reviens guéri et heureux ! »

Je pris le sac en rougissant et en sanglotant. Il y avait six cents francs. Mais je résolus de le rapporter tout entier à ma pauvre mère.

CXXXIV

Je partis à pied, des guêtres de cuir aux jambes, mon fusil sur mon épaule, comme un chasseur. Je n’avais pris dans le sac que cent francs ajoutés au peu que j’avais et au produit de mes dernières hardes vendues, afin de ne rien coûter à ma mère. Le prix des arbres m’aurait étouffé. Je le laissai en secret dans la métairie pour le rendre, à mon retour, à celle qui se l’était si héroïquement arraché du cœur pour moi.