Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 4, part. 2, Cim-Coi.djvu/270

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COIÔ

qu’il fit la connaissance d’une couturière nommée Rosa Marcen, qui avait été longtemps la maîtresse d’un émigré français, le comte de Sainte-Hélène. Coignard la présenta partout comme veuve d’un officier supérieur espagnol et sa propre femme légitime. Lorsque 1 armée française évacua l’Espagne, Coignard, ayant ajouté à son nom de Pontis celui de Sainte-Hélène, passa avec son grade dans le 100° régiment de ligne, puis dans le 81e, Mais bientôt il lui fallut des titres, et le hasard sembla le servir à souhait. En 1794, les registres de la ville de Soissons avaient été brûlés dans un incendie. Coignard ayant appris que, à une époque qui se rapprochait assez de celle de sa naissance, une dame était allée faire secrètement ses couches dans cette ville, et que l’enfant avait disparu, s’empara de cette idée, et, assisté de deux témoins complaisants, se rendit chez un notaire. Celui-ci, influencé par l’air imposant et le grade du faux comte de Sainte-Hélène, dressa un acte de notoriété, au moyen duquel Coignard fit inscrire sur les registres de l’état civil un prétendu acte de naissance qui le constituait fils de la dame mystérieuse dont on vient de parler. Coignard suivit à Gand le roi Louis XVIII, et fut récompensé de sa fidélité par le grade de lieutenant-colonel de la légion de la Seine. Dès

lors, il fit grande figure, et fut assez adroit pour persuader à tout le monde qu’il avait épousé dans Rosa Marcen une demoiselle de l’ontis. Cette haute position le mit à même de réunir une bande d’adroits voleurs, auxquels il indiquait les coups à faire, chez des personnes de sa connaissance. C’est ainsi qu’un M. de Campigny fut complètement dévalisé ; mais ce fut le dernier méfait de Coignard, et la fortune, qui n’avait cessé de lui être favorable, l’abandonna tout à coup. Un forçat libéré, son ancien compagnon de chaîne, le reconnut à une revue, malgré son uniforme et ses décorations. Cet homme rit aussitôt part de sa découverte a la préfecture de police, qui en donna sur-le-champ avis à l’autorité militaire. On demanda des explications au prétendu comte de Sainte-Hélène, qui parut assez interdit pour qu’on ordonnât son arrestation ; mais il s’échappa et alla se cacher rue Saint-Maur sous le nom de Carelle. C’est dans cet asile qu’il fut arrêté. Après une instruction qui ne dura pas moins de onze mois, Coignard, reconnu pour être l’ancien forçat de Toulon, fut condamné, en 1819, aux travaux forcés à perpétuité, malgré ses dénégations constantes et ses protestations d’innocence. Il est mort au bagne de Brest, où il exerçait, dit-on, une grande influence sur ses compagnons.

COIGNARD (Louis), peintre paysagiste fran—’ çais, né à Mayenne en 1812.Grâce à des études sérieuses faites dans l’atelier de Picot, il put d’abord concevoir l’espérance de se faire un nom dans la grande peinture ; ses débuts en ce genre furent du moins assez heureux pour justifier cette ambition. Marie dans le désert (Salon de 1838) n’est pas, en effet, un tableau sans valeur ; Jésus-Christ et les disciples d’Emmaùs, et le Petit pêcheur, qui vinrent ensuite, attestaient un véritable progrès. Néanmoins M. Coignard se laissa aller peu à peu au paysage, qu’il semble aimer, d’ailleurs, de tous ses instincts. La première révélation ; de cette tendance éclata dans le Soir, le Sorti- I meil, les Vaches dans la forêt, trois peintures j qui furent exposées de 1842 à 1845 ; les Vaches sur la lisière d’un bois furent remarquées en 1846 ; le Combat de Taureaux (1847), et i’Abreiivoir, effet du matin (1848), furent accueillis avec une faveur justifiée. L’Abreuvoir surtout est une saine et bonne peinture, où l’amour de la nature s’appuie sur une science peu commune, où la poésie n’exclut pas l’observation fine et les qualités fortes d’une exécution très-sérieuse. Désonnais la vogue était venue pour l’artiste ; il était déjà quasi célèbre, et if a su augmenter depuis, par des efforts incessants, la notoriété qu’il s’était dès lors acquise. Citons, parmi les œuvres remarquables qu’il envoyait au Salon : le Repos du matin, le Chêne de Henri IV (Salon de 1853), acheté par le ministère ; la Mare aux vaches, une belle page àlaTroyon (185 ?) ; un Paysage en Normandie (1863), etc., etc. Le pinceau de ce maître fécond a produit une foule d’autres toiles non moins intéressantes que celles que nous venons de signaler. Une médaille de 3e classe en 1846, et une de ire classe en 1848, sont les récompenses qui ont consacré le talent de M. Louis Coignard. Sans être à la hauteur des Corot, des Français, des Daubigny, des Diaz, etc., ces rois du paysage français, M. Coignard tient néanmoins une place honorable à la suite des grands noms de cette belle phalange.

COIGNASSE DU CARR1ER (Joseph), théologien français, né à Limoges vers le milieu du xvne siècle, mort en 1729. Il entra d’abord dans l’ordre des jésuites, et signala son affection pour eux en donnant au collège de Limoges des livres et 6, 000 fr. de rente. Dans la suite, il devint leur adversaire, et eut avec « eux de 1 jmoges des affaires fâcheuses. L’abbé Du Carrier obtint le prieuré de Saint-Gildas, près de Vannes. Il aimait les lettres, et les cultiva avec succès. Comme prédicateur, il eut une certaine célébrité ; ses discours, sans être comparables aux sermons des grands maîtres, sont bien supérieurs à la plupart de ceux qu’on imprime de nos jours. Moraliste, il a fait sur la Genèse une étude approfondie, où il a touché judicieusement des matières nouvelles et délicates, et où il a développé, avec beaucoup de netteté et de solidité, les plus importants devoirs du christianisme. La lecture en est agréable. Coignasse Du Carrier a publié VOraison funèbre de messire Louis Lascaris d’Urfé, évêque de Limoges (Limoges, 1695, in-4°) ; Recueil de quelques sermons (Limoges, 1697, in-12) ; Morales sur la Genèse (Paris, 1701, in-12) ; Discours sur la paix d’Utrecht (Limoges, 1713, in-8°) ; Oraison funèbre de Louis le Grand, roi de France et de Navarre (Limoges, 1715), etc.

COIGNASSIER s. m. (koi-gna-sié ; gn mil.).

Bot. V. COGNASSIER.

COIGNÉE s. f. (koi-gné ; gn mil.). Ancienne orthographe du mot cognée. Il On disait aussi COIGNIE.

COIGNET s. m. (koi-gnè ; gn mil. — dimin. de coin). Mar. Petit coin.

COIGNET (Matthieu), sieur de la-Thuillerie, diplomatéfrançais, né en 1514, mort en 1586. Il fut avocat au parlement de Paris, procureur général au parlement de Savoie, ambassadeur de France en Suisse sous Henri II, François II et Charles IX, et, à son retour, membre des conseils du roi. On a de lui : Instruction aux princes pour garder la foy promise, contenant un sommaire de la philosophie chrétienne et morale et devoir du bien (Paris, 1584, in-4°), ouvrage d’une érudition indigeste.

COIGNET (Gaspard), sieur de la Thuillerie, comte de Courson, diplomate français né en 1594, mort en 1653. II était petit-rils du précédent. Successivement conseiller au parement de Paris (1618), maître des requêtes, conseiller d’État, intendant du Poitou, do l’Aunis et de la Saintonge, Coignet devint, en 1630, ambassadeur à Venise, occupa le même poste près de la république des Pays-Bas (1640), puis reçut, en 1644, la mission d’entamer des négociations pour mettre un terme à la guerre acharnée que se faisaient la Suède et le Danemark. Grâce à son habileté, il obtint un plein succès, et fit signer aux deux puissances belligérantes le traité de paix de Brosboo (25 septembre 1645), qui fut également bien accueilli de Christian IV et de la reine Christine.

COIGNET (Gilles), peintre flamand, né a Anvers en 1530, mort à Hambourg en 1600. Il prit des leçons d’Antoine Palermo, puis visita les principales villes d’Italie avec Stella, et, de retour dans sa ville natale, il fut reçu membre de l’Académie (1561). Coignet composa des tableaux remarquables, surtout par les effets de lumière, tableaux qui eurent une telle vogue que, pour suffire aux commandes, il se vit obligé de prendre pour aide Corneille Molenaer, dit le Louche, auquel on doit les paysages et l’architecture d’un assez grand nombre de toiles de Coignet.

COIGNET (Horace), compositeur français, né à Lyon en 1736, où il mourut en 1821. Il fut d’abord dessinateur pour une fabrique d’étoffe, puis marchand brodeur. Il s’était livré à l’étude de la composition musicale, lorsque J.-J. Rousseau, qu’il vit à Lyon en 1770, lui proposa de faire la musique de son Pygmalion. Son œuvre eut un réel succès à Lyon, puis fut exécutée au Théâtre-Français.

COIGNET (Jules-Louis-Philippe), peintre de paysage, né à Paris en 1798, mort en 1S60. Il s’est acquis une certaine réputation parmi les paysagistes de l’ancienne école, dite classique. Il obtint deux médailles de 2e classe, l’une en 1824 et l’autre en 1848. On a de lui un Cours complet de paysages, et des Vues pittoresques de l’Italie, dessinées d’après nature (1826, in-fol., 60 planches).

COIGNEUX s. m. (koi-gneu ; gn mll. — rad. cogner). Techn. Sorte de botte pour comprimer le sable des moules destinés à la fonte des monnaies.

COIGNIER s. m. (ko-gné ; gn mll.—rad. coing). Bot. Nom vulgaire du cognassier, et particulièrement de la variété sauvage : On peut multiplier le coignier de rejetons. (V. de Bomare.)

COIGNY s. m. (koi-gni ; gn mll.). Hortic. Variété de poire à cidre.

COIGNY. La terre de Coigny, en Normandie, a donné son nom à la famille Franquetot, primitivement appelée Guillotte. Elle a été érigée en comté en 1650, en faveur de Jean-Antoine Franquetot, un des plus braves généraux de la première moitié du xvne siècle, et en duché en 1747. Nous donnons la vie des principaux membres de cette famille.

COIGNY (Robert-Jean-Antoine Franquetot, comte de), général français, né vers 1630, mort en 1704. Il prit part au siège de Maastricht (1673), se distingua pendant la guerre d’Allemagne (1674-1678), notamment à Pinzheim, et fut nommé successivement gouverneur et grand bailli de Caen (1680), brigadier de cavalerie (16S6), maréchal de camp (1690), lieutenant général (1693). Après avoir fait les campagnes de Flandre, il passa à l’armée de Catalogne, se conduisit vaillamment à la prise de Roses, à la bataille de Berga, à la prise de Girone, prit une part brillante à la défaite de la cavalerie du prince de Darmstadt à Ostalric (1696), devint gouverneur de Barcelone (1697), et fut mis à la tête de l’armée de Flandre en 1701. Il était depuis 1694 directeur général de la cavalerie.

COIGNY (François de Franquetot, duc de), maréchal de France, né en 1670, mort en 1759, fils du précédent. Il servit en Flandre sur le Rhin, emporta, l’épée à la main, un ouvrage avancé au siège de Landau, succéda à Villars dans son commandement en Italie (1734), inaugura son commandement par la victoire de Parme sur les impériaux, enleva Modène et refoula l’ennemi au delà du Pô, après l’avoir battu de nouveau à Guastalla. Opposé l’année suivante au prince Eugène, en Allemagne, il se maintint contre ce redoutable adversaire par une suite de savantes manœuvres. Il commanda encore en 1743 dans les mêmes contrées, et défendit la frontière du Rhin. Il avait pour secrétaire, dans ses campagnes, le poëte Gentil-Bernard. — Son fils, Antoine-François de Franquetot, comte de Coigny, né en 1702, mort en 1748, devint lieutenant général, et eut la réputation d’un militaire distingué. Il fut tué en duel à la suite d’un propos offensant contre un prince légitimé, le prince de Lombes.

COIGNY (Marie-François-Henri de Franquetot, marquis, puis duc de), maréchal de France, né à Paris en 1737, mort en 1821, fils d’Antoine-François. Il se distingua dans les guerres d’Allemagne sous Louis XV, notamment dans la conquête du Hanovre par le maréchal de Richelieu, fut gouverneur de Caen et de Cambrai (1773), premier écuyer de Louis XVI (1774), et l’un des courtisans les plus dévoués de Marie-Antoinette. Lieutenant général en 1780, il fut créé pair de France en 1787 par l’érection du duché de Coigny en pairie. Député aux états généraux en 1789, il se montra opposé à toute innovation, combattit ensuite dans l’armée de Condé, passa au service du Portugal, y obtint le grade de capitaine général, revint en France en 1814, et reçut en 1817 le bâton de maréchal avec le gouvernement de l’hôtel des Invalides.

COIGNY (François-Marie-Casimir de Franquetot, marquis de), général français, fils du précédent, né en 1756, mort en 1816. Il fit la guerre d’Amérique de 1780 à 1782, et devint dans la suite lieutenant général. — Sa femme, Louise-Marthe de Confians d’Armentières, morte en 1832, est célèbre par son esprit. Elle était entourée d’hommages, ce qui fit dire un jour à Marie-Antoinette : « Je ne suis que la reine de Versailles ; c’est Mme de Coigny qui est la reine de Paris. » On a cité de cette charmante femme, qui fut longtemps l’arbitre de la mode et du goût, un grand nombre de mots heureux et de fines reparties. « Une coquette qui prend un amant, disait-elle, c’est un souverain qui abdique. » Rappelons aussi cette malicieuse réponse à un de ses oncles qui la grondait longuement : « Ne pourriez-vous pas me donner tout cela en pilules ? » — Les Mémoires qu’on a attribués à la marquise de Coigny ne sont pas d’elle.

COIGNY (Auguste-Gabriel de Franquetot, comte de), général français, frère du maréchal Marie-François-Henri et oncle du précédent, né en 1740, mort en 1817. Il fut chevalier d’honneur de Mme Élisabeth, maréchal de camp en 1780, et lieutenant général sous la Restauration. C’était un homme d’esprit qui eut pour fille Aimée de Coigny, la Jeune Captive d’André Chénier.

COIGNY (Mlle de), duchesse de Fleury, femme célèbre de la Révolution, née à Paris en 1776, morte dans la même ville le 17 janvier 1820. Au commencement de la sombre année 1794, à cette heure où la Révolution, fatalement entraînée aux limites extrêmes, était arrivée à la Terreur, la vie était considérée comme chose si fragile qu’on ne se donnait plus la peine de la disputer. À la frontière, l’Europe nous entourait dans un cercle de fer ; en Vendée, la guerre civile moissonnait les victimes ; dans les grandes villes, l’échafaud semblait désormais soudé au sol lui-même. Les immondices s’étaient tellement amoncelées dans l’étable qu’il fallait qu’un fleuve de sang passât dans les écuries d’Augias, dans ces écuries qu’aujourd’hui, n’en déplaise à Chamfort, on pourrait nettoyer avec un plumeau. On eût dit d’une grande hécatombe humaine. La vie était un fétu que le moindre vent pouvait emporter ; pourquoi donc, alors, la disputer ? Mais, d’autre part, si chaque jour était compté comme une année, comme une année on voulait que chaque jour fût rempli : on se hâtait, on se multipliait ; on brûlait la vie, on ne la vivait plus. Dans les prisons surtout, l’existence était rapide, intense ; là surtout les artères battaient fiévreusement, là surtout les heures, les minutes étaient comptées, étaient pleines ; là les relations se nouaient vite, et, comme les plantes dans les serres, hâtivement, derrière les grilles du cachot, elles arrivaient à leur développement complet. Les geôliers fermaient les yeux, et laissaient communiquer entre eux ceux que la mort devait sitôt séparer. « L’atrocité de la loi, dit Michelet dans sa belle épopée des Femmes de la Révolution, rendait quasi légitimes les faiblesses de la grâce ; elles disaient hardiment en consolant le prisonnier : « Si je ne suis bonne aujourd’hui, il sera trop tard demain. » Aussi, parmi cette élite des deux partis hostiles que la proscription réunissait parfois sous le même toit, des affections délicates surgissaient tout à coup et devenaient en peu d’instants des passions vives et complètes : l’échafaud n’aurait pas donné le temps d’attendre. « La charité menait loin la femme, dit encore notre grand poëte-historien ; consolatrices du dehors ou prisonnières du dedans, aucune ne disputait. Être enceinte, pour ces dernières, c’était une chance de vivre. » Ainsi l’éphémère, dont la vie dure à peine le temps d’un coucher de soleil, aime en présence même du trépas qui s’approche.

Ce cadre était indispensable au tableau que nous voulons tracer des amours vraies entre un poëte et une jeune fille pleine de grâces et de séductions. Ce tableau ne représente que deux figures : l’une, celle d’un des plus grands poètes qu’ait eus la France ; l’autre, que nous n’appellerons d’abord que la Jeune Captive… Peu de personnes en savent le nom et l’histoire, car ce fut plutôt le produit idéal d’une imagination de poëte qu’un être de raison ; elle a vécu, elle a passé, elle a brillé sur la terre, et, aujourd’hui encore, dans les allées ombreuses et solitaires de l’aristocratique faubourg, peut-être pourrait-on rencontrer quelque noble vieillard à qui il a été donné de la connaître dans le cercle d’amis lettrés dont elle aimait à s’entourer.

Femme accomplie et belle encore dans les premières années de la Restauration, et peu de mois même avant sa mort prématurée, Mlle de Coigny (c’est ainsi que s’appelait de son vrai nom, dans la vie sociale, la jeune Captive d’André Chénier) avait reçu au baptême le doux nom d’Aimée, et, du chef de son père, le titre de comtesse de Coigny. Dans les dernières années de sa vie, toutefois, elle ne fut connue que sous celui de duchesse de Fleury, qu’elle devait à son mariage avec le duc de Fleury, un arrière-petit-neveu du cardinal de ce nom. La duchesse, pour parler comme Tallemant des Réaux ou Saint-Simon, était une personne d’instruction, d’esprit et d’une magnifique beauté, une de ces beautés sympathiques qui tiennent de la nature de l’aimant, et qui attirent tout ce qu’elles regardent et tout ce qui les regarde. Née à Paris en 1776, elle était déjà très-remarquée dans toutes les bonnes compagnies de son temps, lorsque, au plus fort de sa course échevelée, la Révolution l’ayant trouvée trop brillante sur sa route, et la prenant pour une ennemie, la jeta en prison à Saint-Lazare : c’était en 1794. Mlle de Coigny n’avait encore compté que dix-huit printemps ; la fleur était alors dans tout l’éclat de son éclosion.

André aperçut Aimée, et fut vivement frappé de sa beauté, de sa grâce touchante, de sa pénétrante candeur. Quel jour et à quelle heure commencèrent leurs amours ? Dans quelle salle, derrière quelle grille de l’horrible prison le poëte aperçut-il la grande dame pour la première fois ? A quel moment suprême fut-il donné à Léandre de dire de sa bouche à la belle Méro les vers qui ont éternisé le souvenir de ce lien charmant tranché par la guillotine ? Nul ne l’a jamais su : André Chénier emporta son secret dans la tombe, comme l’esclave noir cache en son sein le diamant de Golconde qu’il a volé, et la femme du monde, et la duchesse ne fit jamais à personne le récit de ses amours ; elle garda pieusement, religieusement ce trésor au fond de son cœur, comme ces parfums délicats qu’il faut conserver dans une fiole hermétiquement fermée.

Quelle leçon pour ces grandes dames d’une autre époque qui ne rougissent pas d’étaler publiquement leur dévergondage, comme se plaisait à le faire Clodia, l’infâme Lesbie de Catulle dans ses équipées nocturnes au quartier de Subure — le lupanar des prostituées — qu’affectionnait Messaline, quand, la nuit, elle avait dissimulé sa noire chevelure sous une perruque fauve qui la faisait ressembler à une lionne.

Mais revenons à notre Jeune captive ; quittons la fange, quittons le ruisseau, pour revenir à la source pure, à la fontaine de Cydalie. On connaît le beau chant dans le goût antique, qui était également celui de Mlle de Coigny, laquelle lisait Horace et Virgile en latin ; on connaît cette ode d’un rhythme alors inouï, où les plaintes que Chénier met dans la bouche de la jeune captive, de sa belle maîtresse, revêtent une pompe d’expressions, une richesse de comparaisons et d’images qui jettent un charme saisissant sur toute la pièce et en font un des monuments les plus accomplis de la poésie française :

L’épi naissant mûrit de la faux respecté ;
Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l’été,
     Boit les doux présents de l’aurore ;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui.
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,
     Je ne veux point mourir encore.

Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort :
Moi, je pleure et j’espère. Au noir souffle du nord
     Je plie et relève ma tête.
S’il est des jours amers, il en est de si doux !
Hélas ! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts ?
     Quelle mer n’a point de tempête ?
………

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
     J’ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie, à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
     La coupe en mes mains encore pleine.
………

O mort ! tu peux attendre. Éloigne, éloigne-toi !
Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
     Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les amours des baisers, les muses des concerts,
     Je ne veux point mourir encore.