Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 5, part. 1, Contre-Coup.djvu/118

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L’un d’eux, frappé de sa beauté, voulut savoir son nom ; un autre alla même jusqu’à lui demander sa main : Charlotte sourit, mais garda son incognito.

Personne n’avait eu confidence de son dessein, personne n’en avait eu le soupçon. Elle avait certainement reçu des impressions déterminantes, mais quant à des excitations directes, et spécialement des girondins insurgés, il n’en reste aucune trace, et il serait téméraire de le supposer. En effet, si ces malheureux citoyens eussent voulu s’abaisser à l’assassinat, ils n’eussent pas envoyé une jeune fille, mais plutôt quelqu’un de ces redoutables sicaires du Midi comme Barbaroux et Rebecqui en avaient toujours autour d’eux.

Charlotte arriva à Paris le 11 juillet vers midi ; elle descendit à l’hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, n° 17. Elle était tellement fixe dans son projet, qu’elle ne sentait pas le besoin fébrile d’en presser l’exécution, et elle s’occupa d’abord de remplir un devoir d’amitié et de retirer du ministère, à l’aide de la lettre d’introduction que lui avait donnée Barbaroux, des pièces utiles à l’une de ses amies, Mlle de Forbin. Elle alla plusieurs fois, ce jour et le lendemain, chez le député Duperret et chez le ministre. Ces démarches étaient tout au moins imprudentes et fort compromettantes pour les deux fonctionnaires, eux-mêmes très-suspects de sympathies girondines. Duperret étant déjà à la Convention, elle dut rentrer à son domicile de la rue des Vieux-Augustins, où elle passa la journée toujours solitaire et absorbée dans la lecture de Plutarque. Vers cinq heures, elle sortit de nouveau, et cette fois trouva celui qu’elle cherchait ; il prenait son repas du soir avec sa femme et ses filles. Elle lui remit la lettre qu’elle avait pour lui et lui dit quel service elle venait réclamer. Il s’agissait d’obtenir du ministre de la marine diverses pièces qui intéressaient son amie.

Un rendez-vous fut pris pour le lendemain matin. À cet instant, Charlotte Corday reportant son esprit sur le grand acte, sur l’acte terrible auquel elle se préparait, fut prise d’un remords ; elle craignit que l’homme qui allait l’obliger ne fût compromis plus tard par ses relations avec elle. « Croyez-moi, lui dit-elle, partez pour Caen, fuyez avant demain soir. » Le conventionnel ne comprit rien à cet avertissement, et, suivant qu’il le déclara plus tard dans son interrogatoire, il lui sembla qu’il avait affaire à une intrigante. Pourtant, le lendemain matin, il vint au rendez-vous chez le ministre ; mais, n’ayant pu voir celui-ci, il reconduisit poliment la jeune fille, qui rentra à son domicile. Elle n’en ressortit que pour se faire indiquer le chemin du Palais-Royal, alors nommé palais Égalité. C’était le 13 juillet, un samedi, la veille de l’anniversaire de la prise de la Bastille : le vaste jardin était tout resplendissant de soleil, tout embaumé de fleurs ; les enfants se poursuivaient dans la verdure, jetant de petits cris comme des bandes d’oiseaux effarouchés.

Charlotte Corday se laissa aller un instant à admirer ce spectacle. Elle acheta ensuite chez un libraire (coïncidence remarquable) le jugement rendu contre les assassins du représentant Léonard Bourdon, et enfin entra chez un coutelier et fit l’acquisition d’un couteau de table de 2 fr., à gaîne et à manche noir, qu’elle cacha sous son fichu. Puis elle monta en fiacre et se fit conduire chez Marat, rue des Cordeliers n° 30, aujourd’hui rue de l’École-de-Médecine n° 22. Son appartement, situé au premier étage, était double en profondeur. Les pièces éclairées sur la cour étaient malpropres, garnies de vieux meubles, et servaient de dépôt pour les brochures et les journaux que publiait le maître de la maison ; un plieur s’y tenait constamment. Celles qui étaient éclairées sur la rue contenaient un ameublement d’une extrême élégance, entretenu avec le plus grand soin. L’Ami du peuple était malade ; mais il travaillait, il écrivait toujours. Autour de lui veillaient des dévouements inquiets, sa compagne Simonne Évrard, les porteurs et plieuses de son journal. La jeune fille, avec sa physionomie innocente et douce, son accent normand, sa tenue décente et provinciale (vêtement brun et chapeau noir), fut néanmoins éconduite, malgré ses instances. La veille elle avait écrit la lettre suivante à Marat :

Au citoyen Marat.

    « Citoyen,

    « J’arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir et de m’accorder un moment d’entretien. Je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.

    « Je suis, etc.

    « Charlotte Corday. »

Elle avait sans doute prévu qu’on l’empêcherait d’entrer, car elle avait préparé cet autre billet que nous donnons ci-dessous, qui d’ailleurs ne fut pas remis et qu’on retrouva le soir sur elle :

 « Je vous ai écrit ce matin, Marat ; avez-vous reçu ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu’on m’a refusé votre porte. J’espère que demain vous m’accorderez une entrevue. Je vous le répète, j’arrive de Caen, j’ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D’ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse, et il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.

            « CHARLOTTE CORDAY. »

Elle revint encore dans le cours de la journée, puis une troisième fois, le soir, à 7 heures et quart (il faisait encore grand jour). Une voiture de place l’avait amenée ; elle était vêtue d’un déshabillé moucheté, chapeau à haute forme avec nœud et cordons noirs, un éventail à la main. Elle rencontre les mêmes résistances ; mais cette fois, Marat, qui était dans un bain, enveloppé d’un peignoir, et travaillant à son journal au moyen d’une planchette posée sur la baignoire, entend le débat et consent à recevoir la terrible visiteuse, qui alléguait toujours qu’elle avait les plus importants secrets à lui révéler.

Charlotte entra dans le cabinet étroit où était l’Ami du peuple et ferma la porte derrière elle. Ce qui se passa alors dans ce cabinet tragique, on ne le sait que par les dépositions de l’assassin. Suivant cette version, dont on n’a aucun moyen de contrôler l’exactitude, la conversation s’engagea sur les troubles de Caen ; Charlotte donna quelques détails, ainsi que les noms des représentants et des administrateurs qui organisaient le mouvement fédéraliste. Marat les inscrivit à mesure, puis il dit que bientôt ils seraient tous guillotinés.

C’est alors que Charlotte tira le couteau de son sein et frappa.

Un détail qu’elle ne rapporte pas et que nous trouvons dans la déposition de Catherine Évrard, sœur de la compagne de Marat et mariée à l’un des imprimeurs du journal, c’est que, dans l’intervalle, Catherine étant entrée un instant pour porter un breuvage au malade, elle vit « ladite jeune femme pleurer, et être consolée par le citoyen Marat. »

Ceci semble se rattacher à la ruse de se représenter comme malheureuse pour obtenir d’être introduite.

Quoi qu’il en soit, le coup avait été porté avec une vigueur extraordinaire pour la main d’une femme ; la lame avait percé le poumon, l’aorte et le cœur. Marat ne poussa qu’un cri : « À moi, ma chère amie ! » et il expira presque aussitôt. Le sang jaillit à flots de la blessure, jusqu’à se répandre dans l’autre chambre. Tous accourent au cri de la victime ; Charlotte est terrassée, garrottée ; les chirurgiens, le commissaire, les voisins, la garde nationale emplissent la maison ; la lugubre nouvelle se répand dans le quartier et y provoque une explosion de douleur et de colère. L’étonnante fille entend les mugissements du peuple, mais ne parait pas effrayée de ce qui eût fait pâlir les plus courageux ; elle répond avec assurance et sang-froid, à l’interrogatoire du commissaire, qu’elle est venue de Caen pour tuer Marat, afin de délivrer la France et d’arrêter la guerre civile ; qu’elle ne connaît personne à Paris, que seule elle a conçu son dessein, qu’elle n’a point de complices, etc. On trouva sur elle 25 écus de 6 livres, 140 livres en assignats, divers papiers, une Adresse aux amis de la paix, qui semble avoir été perdue, une montre, une clef, un dé, du fil, et enfin son passe-port. Survinrent bientôt les membres du comité de Sûreté générale et divers conventionnels. À Chabot, qui étendait la main vers la montre trouvée sur elle, on rapporte qu’elle dit avec ironie : « Oubliez-vous que les capucins font vœu de pauvreté ? » Mais ceci est un trait qui nous paraît douteux. Nous nous abstiendrons de répéter ici d’autres anecdotes également un peu suspectes.

Vers minuit, la prisonnière fut conduite à la prison de l’Abbaye ; c’était un trajet de cinq minutes, mais la rue semblait une mer en furie ; un instant la malheureuse défaillit, craignant d’être massacrée. En rouvrant les yeux, elle manifesta son étonnement de voir ce peuple exaspéré se calmer docilement à la voix de ses magistrats. Était-ce là ce peuple qu’on dépeignait à la province comme une horde de cannibales ? Car c’est ainsi que la coterie girondine parlait de Paris.

Les portes de la sinistre prison de l’Abbaye se sont ouvertes et puis refermées… Charlotte Corday est seule dans sa cellule, dans la cellule que quelques jours auparavant avait occupée Brissot, ce journaliste girondin dont les discours à la Convention et la polémique passionnée avaient enflammé son imagination dans sa solitude de Caen.

Après ces terribles émotions, qui auraient brisé l’organisation la plus forte, enfermée derrière les verrous et les grilles d’une prison, sans autre perspective que la mort, Charlotte Corday ne s’affaissa pas ; elle écrivit sur l’heure à son père une lettre explicative de sa conduite. Ce fait paraîtrait incroyable, si la date même de la lettre ne venait le confirmer.

Voici cette lettre, admirable à bien des titres :

À monsieur d’Armont de Corday, rue du Belge, à Argentan.

  « Pardonnez-moi, mon cher papa, d’avoir disposé de ma vie sans votre consentement. J’ai vengé bien d’innocentes victimes, j’ai prévenu bien des désastres. Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré de son tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito ; mais j’en ai vu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez pas tourmenté ; en tout cas, vous trouverez des défenseurs à Caen.

     « Adieu, mon cher papa ; je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort. Vous connaissez votre fille, un motif blâmable n’aurait pu la conduire.

     « J’embrasse ma sœur, que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents.

     « N’oubliez pas ce vers de Corneille :

« Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud. »

Charlotte passa à l’Abbaye les journées du dimanche et du lundi, et fut transférée à la Conciergerie le mardi 16, au matin. Que fit-elle pendant ces deux journées ? Elle répara ses vêtements déchirés par la multitude, et se fit de ses propres mains une nouvelle coiffure à la mode de son pays : elle avait à paraître devant le tribunal révolutionnaire, puis, au grand soleil, sur la fatale charrette ; les convenances lui commandaient ces préparatifs.

Pendant son trajet de l’Abbaye à la Conciergerie, elle fut tellement frappée de l’attitude modérée du peuple à son égard, malgré des cris menaçants, qu’elle en parle dans sa lettre à Barbaroux (commencée à l’Abbaye, achevée le 16 au soir à la Conciergerie) : « Il est bien étonnant que le peuple m’ait laissé conduire de l’Abbaye à la Conciergerie ; c’est une preuve nouvelle de sa modération ; dites-le à nos bons habitants de Caen. »

Le lendemain 17 juillet, elle paraissait devant le tribunal révolutionnaire. Elle avait écrit à Doulcet de Pontécoulant pour le charger de sa défense ; mais, comme il ne se présenta pas à l’audience (la lettre ne lui était pas parvenue), le président désigna d’office Chauveau-Lagarde. Charlotte lui jeta un regard qui lui fit comprendre de quelle manière elle être défendue.

Malgré l’horreur qu’inspirait son crime (qu’on se souvienne de la popularité de Marat à Paris), on la contemplait avec admiration ; car les hommes, de ce temps, quels que fussent leurs passions et le parti qu’ils suivaient, comprenaient l’héroïsme et sentaient la grandeur des âmes fortes.

Voici quelles furent ses réponses les plus saillantes, soit dans ses interrogatoires, soit à l’audience. On ne saurait méconnaître, toutes réserves faites sur le fond de la question, que beaucoup sont en effet marquées de l’empreinte cornélienne.

« Quels sont les motifs qui vous ont déterminée à assassiner Marat ? — Ses crimes. — Qu’espériez-vous en le tuant ? — Rendre la paix à mon pays. J’ai tué un homme pour en sauver cent mille. J’étais républicaine avant la Révolution, et je n’ai jamais manqué d’énergie. — Qu’entendez-vous par énergie ? — Mettre l’intérêt particulier de côté et savoir se sacrifier pour la patrie. — Qui vous a inspiré tant de haine contre Marat ? — Je n’avais pas besoin de la haine des autres ; j’avais assez de la mienne. — Cette pensée a dû vous être suggérée ? — On exécute mal ce qu’on n’a pas conçu soi-même. — Croyez-vous avoir tué tous les Marats ? — Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être. — Depuis quand aviez-vous formé ce dessein ? — Depuis le 2 juin, où l’on arrêta les représentants du peuple. »

Et, après une déposition qui la chargeait, le président lui ayant demandé : « Que répondez-vous à cela ? — Rien, sinon que j’ai réussi. »

Chauveau-Lagarde, son défenseur, qui a rappelé plus de vingt ans après quelques-unes de ces fières répliques, ne s’accorde pas toujours avec le Bulletin du tribunal révolutionnaire, les journaux du temps, ni même avec les deux interrogatoires signés de Charlotte, où les réponses ont dans la forme moins de précision énergique, mais n’en témoignent pas moins de l’indomptable volonté et du courage de l’accusée.

On lut à l’audience la lettre où elle cherchait à apitoyer Marat, et, sur l’observation que ce moyen était perfide, et qu’en outre il prouvait qu’elle ne croyait pas Marat un monstre, puisqu’elle faisait appel à son cœur, elle répondit, suivant le compte rendu officiel : « Que m’importe qu’il se montre humain envers moi, si c’est un monstre envers les autres ! » Et, d’après Chauveau-Lagarde : « J’avoue que ce moyen n’était pas digne de moi ; mais tous les moyens sont bons pour sauver son pays. » Et en cela, elle conformait ses principes à cette maxime de « son cher et vertueux Raynal, » qu’on ne doit pas la vérité à ses tyrans. Il faut avouer que cette théorie pernicieuse, qui mène droit à l’emploi du mensonge, est moins cornélienne que machiavélique ; c’est peut-être là le seul reproche qu’on puisse adresser à cette malheureuse femme.

Enfin l’interrogatoire fut abrégé par un coup de théâtre inattendu. L’accusateur public, ayant parlé de la force et de la précision avec laquelle l’accusée avait frappé la victime, s’oublia jusqu’à lui poser cette question : « Pour porter un coup aussi sûr, vous vous étiez donc exercée d’avance ? » À ces mots, Charlotte Corday, sortant de son calme, bondit sur le banc des accusés, se leva, se cramponna à la barre qui était devant elle, et, regardant en face son interlocuteur, s’écria : « Oh ! le scélérat, il me prend pour un assassin ! » Fouquier-Tinville baissa la tête.

Un silence de mort régna pendant quelques instants dans l’assemblée. Le président ne crut pas devoir reprendre l’interrogatoire, et donna la parole à l’accusateur public, qui conclut à la peine de mort. La défense fut ensuite présentée par l’avocat d’office. Dans certaines circonstances solennelles, l’héroïsme est contagieux. La beauté de Charlotte Corday, sa fière attitude, avaient fasciné tout le monde.

Quoi qu’il en soit, tout le monde au tribunal s’intéressait à l’héroïque insensée. Le président et les jurés donnèrent, dit-on, à l’avocat le conseil de la présenter comme folle. Mais lui, comprenant qu’elle préférait la mort à l’humiliation, se leva et dit avec gravité ces seules paroles : « L’accusée avoue avec sang-froid l’horrible attentat qu’elle a commis ; elle en avoue la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus affreuses ; elle avoue tout et ne cherche pas même à se justifier ; voilà, citoyens, sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette abnégation de soi-même, qui n’annoncent aucun remords en présence de la mort même ; ce calme et cette abnégation, sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature : ils ne peuvent s’expliquer que par l’exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main ; et c’est à vous, citoyens jurés, de juger de quel poids cette considération peut être dans la balance de la justice. »

Le débat ne pouvait être long ; le tribunal révolutionnaire rendit l’arrêt suivant : « Vu la déclaration unanime des jurés portant : 1° qu’il est constant que le 13 du présent mois, à huit heures du soir, Jean-Paul Marat, député à la Convention nationale, a été assassiné chez lui, dans son bain, d’un coup de couteau dans le sein, duquel coup il est décédé à l’instant ; 2° que Marie-Anne-Charlotte Corday est l’auteur de cet assassinat ; 3° qu’elle l’a fait avec préméditation et dans des intentions criminelles et contre-révolutionnaires ; condamne Marie-Anne-Charlotte Corday à la peine de mort, ordonne qu’elle sera conduite au lieu de l’exécution, revêtue d’une chemise rouge, que ses biens resteront acquis à la République, et que le présent jugement sera, à la requête de l’accusateur public, mis à exécution sur la place de la Révolution. »

Cet arrêt prononcé, Charlotte Corday se fit conduire par ses gardiens près de Chauveau-Lagarde, et prononça ces paroles, que nous empruntons au mémoire même du célèbre avocat : « Monsieur, je vous remercie bien du courage avec lequel vous m’avez défendue d’une manière digne de vous et de moi. Ces messieurs (en parlant des juges vers lesquels elle se retourna) me confisquent mon bien. Moi, je veux vous donner un plus grand témoignage de ma reconnaissance. Je vous prie de payer pour moi ce que je dois à la prison, et je compte sur votre générosité. » Cette dette s’élevait à 36 fr., dépensés à sa toilette de suppliciée.

Chose étrange, cette femme de Plutarque, qui écrivait à Barbaroux : « J’ai fait voir mon caractère : ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir jouir du repos dans les champs Élysées, avec Brutus et quelques anciens, » chose étrange, disons-nous, ce Romain, ce stoïcien était resté femme sous plusieurs rapports : l’idée d’une célébrité héroïque, qu’elle méritait, par son caractère, non par son action, l’obsédait visiblement. Une de ses préoccupations était de laisser son portrait. Elle en écrit au comité de Sûreté générale dès le 15, et les raisons qu’elle donne, la tactique qu’elle emploie rappellent d’une manière curieuse et la finesse normande et les ruses féminines : « … Pourrais-je espérer, citoyens, que vous me permettrez de me faire peindre ? Je voudrais laisser cette marque de mon souvenir à mes amis. D’ailleurs, comme on chérit l’image des bons citoyens, la curiosité fait quelquefois rechercher ceux des grands criminels, ce qui sert à perpétuer l’horreur de leurs crimes. Si vous daignez faire attention à ma demande, je vous prie de m’envoyer demain un peintre en miniature, etc. »

À l’audience, ayant remarqué qu’un peintre essayait de saisir et de reproduire ses traits, elle s’était tournée avec un sourire de satisfaction de son côté pour lui faciliter son travail, en un mot, elle avait posé tranquillement pendant qu’on décidait de sa vie. Après le jugement, elle fut reconduite à la Conciergerie, où un prêtre l’attendait. Elle refusa avec politesse son ministère, eu ajoutant : « Remerciez pour moi, monsieur, les personnes qui vous ont envoyé. » Elle s’excusa ensuite auprès du concierge Richard et de sa femme, avec lesquels elle avait promis de déjeuner, et les pria de faire appeler l’artiste dans sa prison, afin qu’il achevât le portrait ; elle lui donna les derniers instants qui la séparaient de l’échafaud. Son travail était à peine terminé quand le bourreau entra avec ses aides. Charlotte Corday coupa une mèche de ses cheveux, la lui donna à titre de remerciaient, et, l’ayant salué avec dignité, abandonna le reste de sa chevelure à l’exécuteur.

Le peintre était Hauer, commandant en second du bataillon des Cordeliers, et le portrait, conservé au musée de Versailles, est celui qui a servi depuis à toutes les reproductions.

Un orage épouvantable éclata au moment où elle montait sur la charrette, revêtue de la chemise rouge ; mais quand le cortège fut arrivé vers le Palais-Royal, le ciel s’éclaircit, et la foule put contempler le calme et ravis-