Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 5, part. 1, Contre-Coup.djvu/119

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sant visage de la condamnée. Elle conserva sa fière attitude et son étonnante sérénité ; elle était coiffée de ce bonnet des femmes du Calvados, dont la mode a, depuis, souvent imité les formes. La vue du couteau fatal l’impressionna un moment ; mais elle se remit aussitôt, monta les degrés de l’échafaud d’un pas ferme et se plaça de son propre mouvement à l’endroit voulu.

Elle avait vingt-quatre ans, quatre mois et vingt jours.

Cette mort remua profondément l’opinion publique. Un journal, la Chronique de Paris, publia une apologie de l’assassin de Marat, et André Chénier écrivit sur elle un dithyrambe inspiré, qui ne contribua pas peu à amener l’arrestation du poète. La surexcitation des esprits arrivant à son comble, un jeune Allemand, nommé Lux, venu à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France, publia une brochure où il demandait à mourir sur l’échafaud pour rejoindre Charlotte Corday.

Enfin, une belle jeune, fille, nommée Cécile Renaud, fut arrêtée au moment où, portant deux couteaux cachés dans un paquet de hardes, elle allait faire subir à Robespierre le sort de Marat.

Le parti des girondins paya sa dette à la mémoire de l’héroïne par cette belle page de Louvet : « Tes traits, ô Charlotte, ne s’effaceront pas de ma mémoire ; tu seras sans cesse devant mes yeux, fière, douce, décente et belle, comme tu nous apparais toujours. Ton maintien aura cette dignité pleine d’assurance, et ton regard, ce feu tempéré par la modestie, ce feu dont il brillait lorsque tu vins nous rendre ta dernière visite. Combien il y a de sublimité dans la fière concision des réponses de cette fille ! combien elle est magnifique aussi d’expression et de pensée, cette épître immortelle que, peu d’heures avant sa mort, elle adressa à Barbaroux, et que, par un profond sentiment de délicatesse, elle eut soin de dater de la chambre de Brissot ! Ou rien de ce qui fut beau ne demeurera, ou cette épître doit passer à travers les siècles. Ô mon cher Barbaroux, dans ta destinée pourtant si digne d’être désirée tout entière, je n’ai jamais vraiment envié que le bonheur qui a voulu que ton nom fût attaché à cette lettre. Oh ! du moins, dans son interrogatoire, elle a aussi prononcé le mien. J’ai donc reçu le prix de tous mes travaux, le dédommagement de tous mes sacrifices. Oui, quoi qu’il arrive, j’ai reçu du moins une récompense : Charlotte Corday m’a honoré, je suis sûr de ne pas mourir. Charlotte, âme divine, toi qui seras désormais l’idole des républicains, dans l’Élysée où tu reposes avec les Vergniaud, les Sidney, entends mes veaux ! demande à l’Éternel qu’il protège mon épouse, qu’il la sauve, qu’il me la rende ; que si elle doit tomber sur un échafaud, je ne tarde pas du moins à l’apprendre, pour aller dans les lieux où tu règnes me réunir à ma femme et m’entretenir avec toi. »

Notons en terminant, et entre tous les récits étranges qui coururent à propos du supplice de Charlotte Corday, le fait suivant : Un des valets de Sanson, nommé Legros, en montrant au peuple la tête pâle et charmante, eut l’infamie de la souffleter, croyant flatter ainsi le sentiment populaire. Un cri d’horreur éclata sur toute la place. La commune et le tribunal donnèrent satisfaction à l’indignation publique en condamnant le misérable à la prison.

On prétendit que la tête avait alors rougi, comme si l’indignation de l’outrage eût survécu au supplice. Pur effet d’optique, sans aucun doute, car à ce moment les rayons pourprés du soleil couchant perçaient à travers les arbres des Champs-Élysées.

Mais cette circonstance, réelle ou non, n’en donna pas moins lieu, dans les journaux scientifiques, à un débat animé sur le problème tragique de savoir si la vie s’éteint absolument au moment précis où la tête est séparée du corps.

L’anatomiste Sœmmering et le docteur Sue, le père du célèbre romancier, soutinrent la possibilité du fait. Cabanis réfuta leur opinion et fut appuyé par le docteur Léveillé, de l’Hôtel-Dieu.

En apprenant l’action et le supplice de Charlotte, Vergniaud s’écria dans sa prison : « Elle nous tue, mais elle nous apprend à mourir. »

Tel fut, en effet, l’un des résultats du meurtre accompli par Charlotte Corday. Elle contribua à la ruine définitive de son parti. Républicaine, elle fut bruyamment célébrée par les royalistes, ce dont, vivante, elle se fût indignée. En ce qui touche Marat, il n’était que le tribun d’un parti : elle en fit un martyr national, presque un dieu.

Et maintenant nous demandera-t-on de juger Charlotte Corday ? Séparée par trois quarts de siècle des événements gigantesques qui ont détruit le vieux monde sans édifier entièrement le nouveau, vivant dans une période vague, une période de transition, entre un couchant et une aurore, la génération actuelle ne peut, n’ose porter un jugement définitif sur l’époque révolutionnaire, et surtout sur la Terreur. La Terreur ! les plus fermes esprits hésitent, se troublent en présence de ce sphinx formidable. Qu’il nous soit permis de laisser aux hommes d’une autre génération le soin de prononcer un verdict définitif sur l’héroïne qui crut tuer la guerre civile en tuant Marat. Toutefois, que nul ne lui jette la pierre ; chaque parti a commis des fautes, et des crimes aussi, et aucun ne peut présenter une figure aussi chaste, aussi radieuse que celle de Charlotte Corday. Appuyons encore sur la difficulté de ce jugement à porter, au risque de nous répéter.

À la distance où nous sommes de Charlotte Corday, lorsque toutes les passions qui bouillonnaient à cette époque de palingénésie orageuse et sanglante se sont calmées depuis longtemps, l’historien éprouve encore des difficultés insurmontables à porter un jugement accepté de tous, tant le caractère et les habitudes de cette petite-nièce du grand Corneille offrent de contrastes avec l’action qui a fait sa célébrité. Femme, elle allie à ses instincts natifs de sensibilité et de délicatesse les qualités mâles qui sont l’apanage des natures les plus fortement trempées ; faible et presque craintive, elle s’inspire de la résolution des plus hardis courages ; républicaine, elle baigne ses mains dans le sang de l’homme en qui s’étaient incarnés les sentiments, les passions, les haines et les vengeances populaires. Mais ce qui domine tout, dans le cœur des démocrates les plus exagérés comme dans l’esprit des royalistes les plus fanatiques, c’est l’immense intérêt qu’elle inspire. Et cependant, quelque nom qu’on donne à sa victime, quelque nom qu’on veuille lui donner à elle-même, on se sent subjugué, en fin de compte, par l’implacable cri de la justice et de la conscience, écho mystérieux de ce précepte inscrit par une main divine sur les tables de la loi : « Tu ne tueras point… »

Au reste, si nous ne craignons pas de mettre ici à nu notre propre faiblesse, nous pouvons du moins l’abriter derrière l’embarras légitime qu’éprouvent en cette occasion les plus illustres historiens, embarras qui ne s’est jamais trahi, qui n’a jamais été exprimé d’une manière plus éloquente que dans cette admirable page de Lamartine :

« Telle fut la fin de Marat. Telles furent la vie et la mort de Charlotte Corday. En présence du meurtre, l’histoire n’ose glorifier ; en présence de l’héroïsme, l’histoire n’ose flétrir. L’appréciation d’un tel acte place l’âme dans cette redoutable alternative de méconnaître la vertu ou de louer l’assassinat. Comme ce peintre qui, désespérant de rendre l’expression complexe d’un sentiment mixte, jeta un voile sur la figure de son modèle, et laissa un problème au spectateur, il faut jeter ce mystère à débattre éternellement dans l’abîme de la conscience humaine. Il y a des choses que l’homme ne doit pas juger, et qui montent, sans intermédiaire et sans appel, au tribunal direct de Dieu. Il y a des actes humains tellement mêlés de faiblesse et de force, d’intention pure et de moyens coupables, d’erreur et de vérité, de meurtre et de martyre, qu’on ne peut les qualifier d’un seul mot, et qu’on ne sait s’il faut les appeler crime ou vertu. Le dévouement coupable de Charlotte Corday est du nombre de ces actes que l’admiration et l’horreur laisseraient éternellement dans le doute, si la morale ne les réprouvait pas. Quant à nous, si nous avions à trouver, pour cette sublime libératrice de son pays et pour cette généreuse meurtrière de la tyrannie, un nom qui renfermât à la fois l’enthousiasme de notre émotion pour elle et la sévérité de notre jugement sur son acte, nous créerions un mot qui réunît les deux extrêmes de l’admiration et de l’horreur dans la langue des hommes, et nous l’appellerions l’ange de l’assassinat… »

Corday (Charlotte), par Alphonse Esquiros ; Paris, 1840. Nous ne ferons pas ici l’analyse de ce livre, car l’histoire de Charlotte Corday est trop connue. La thèse soutenue dans cet ouvrage n’a aucun rapport avec celle qui a inspiré plusieurs auteurs. Au lieu d’exalter l’héroïsme de « l’ange de l’assassinat » et de nous présenter une figure de Marat assez hideuse pour faire excuser le meurtre, M. Esquiros s’efforce d’expliquer cette énigme vivante dont l’histoire n’a pu encore nous dire le dernier mot. « Si révoltant, dit-il, que soit, au premier coup d’œil, le système de Marat, au fond il ne diffère pas beaucoup de celui de Napoléon : établir le bien éternel du monde par le sacrifice momentané de quelques ennemis intraitables. Seulement, l’un se servit pour cela du couteau, et l’autre du canon ; les hommes préfèrent de beaucoup cette manière d’être tués. » Tout le livre de M. Esquiros est un plaidoyer en faveur de cette opinion, et, s’il ne gagne pas le procès, du moins nous devons dire que ce n’est pas faute de l’avoir chaleureusement plaidé. « Chacun des coins de l’esprit que l’auteur a voulu mettre en lumière, dit M. Auguste Vaquerie, sort vivement du fond sombre de l’action. Les incidents encadrent solidement les figures, et les événements passent avec une rapidité simple qui entraîne l’âme saisie et lui fait jouer son rôle dans le drame. Mais l’intérêt du livre est surtout dans la profonde philosophie que le poëte extrait de ces événements tumultueux, comme une perle du fond des mers agitées, dans l’intelligence de toutes ces tempêtes, et dans ces vives et charmantes échappées brusquement ouvertes, à travers les agitations sanglantes du tumulte humain, sur la tranquillité de la nature immobile, rapides et fréquents coups d’œil qui achèvent l’enseignement et qui rapprochent l’une de l’autre les deux faces de Dieu, l’histoire et la nature, Dieu en mouvement et Dieu en repos. » Nous ne saurions donner une meilleure idée de cet ouvrage qu’en citant ce passage où M. Léon Gozlan, parlant du livre de M. Esquiros, dit « qu’il commence comme un chapitre du Voyage sentimental, et que la narration traverse la tragédie pour arriver mourante à l’élégie : Sterne commence, Chénier achève. »

Corday (Charlotte), tragédie en cinq actes, de M. Ponsard, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la République (Théâtre-Français), le 23 mars 1850. Voltaire, qui admirait tant les tragédies politiques sans amour, eût été satisfait de celle-ci ; à part quelques regards plus énigmatiques que tendres adressés par la républicaine Charlotte au beau Barbaroux, rien ne rappelle les faiblesses du cœur dans cette pièce austère et virile. L’amour tient sans aucun doute une large place dans la vie ; mais on peut admettre une conception dramatique où ce ressort soit négligé. Les légendes qui enveloppent l’histoire de Charlotte Corday ont été écartées par M. Ponsard ; l’auteur a compris que dans une telle œuvre rien ne devait détourner l’attention du mobile qui arme la main de sa pudique et farouche héroïne : il faut être vaudevilliste et s’appeler Clairville, pour songer à faire effeuiller des marguerites à cette Romaine du XVIIIe siècle, à la petite-nièce du peintre d’Émilie, sœur, par sa glorieuse origine comme par son action, de l’adorable furie de Cinna. Le sujet de Charlotte Corday est-il de ceux qui se peuvent adapter heureusement au théâtre ? telle est la question que s’est posée la critique. Charlotte conçoit, dans le silence et la solitude d’une vieille cité normande, le projet de délivrer la France de Marat, qui symbolise à ses yeux le mauvais côté de la révolution, la tyrannie d’en bas succédant à la tyrannie d’en haut. Elle part, douce et terrible à la fois, arrive à Paris, prend un couteau, frappe et meurt. Pas d’éclat, pas de cris, pas de haine, pas d’exaltation vulgaire ni de banale vengeance ; elle sacrifie froidement sur l’autel de l’idée celui à qui elle attribue les malheurs de la patrie. Sa résolution, éclose dans le calme, mûrie à l’écart de toute intervention étrangère, ne peut donner lieu qu’à un poétique récit ou à une ode solennelle. M. de Lamartine et André Chénier l’ont prouvé. Les évolutions du drame, le tumulte de la scène, ne conviennent guère à cette étrange figure, doucement endormie dans le sang qu’elle a versé, après avoir marché à l’assassinat comme à l’accomplissement d’un devoir, physionomie à part dans ce siècle si fécond en physionomies diverses, Judith attardée en pleine civilisation, que les sanglants exemples de la Bible égaraient et qui n’eut pas même d’Holopherne à séduire. L’intuition du poète a pu deviner les combats qui se livrèrent dans son sein virginal et que rien n’a trahis ; mais comment les traduire et leur donner un corps ? Le mutisme est même ce qu’il y a de plus saillant, de plus caractéristique, chez cette farouche enfant qui tout à coup sort de l’ombre avec un éclair d’acier, foudroie le lion et se croise les bras, inconsciente du crime qu’elle a commis et croyant au contraire à une mission bien remplie. M. Ponsard a dû évidemment se faire toutes ces réflexions ; car, bien qu’elle donne son nom au drame, Charlotte Corday n’en est cependant pas le principal ressort ; deux terribles adversaires se partagent l’action : la Gironde et la Montagne. C’est entre ces deux puissances que la lutte s’engage ; Charlotte Corday n’est en réalité qu’un personnage détaché du groupe des girondins et qui, réduit à l’isolement, n’aurait plus d’existence théâtrale possible. Au surplus, il est temps de frapper les trois coups et de lever le rideau sur la pièce.

Une fête chez Mme Roland nous montre Danton cherchant à se rapprocher des girondins, dont la vertu un peu pédante contraste avec ses violences et ses audaces ; les avances de Danton sont dédaigneusement repoussées : le souvenir de septembre est trop vivace encore. « Soit, répond Danton, vous voulez la guerre, vous l’aurez, » et il se rejette dans le parti extrême ; l’orage éclate, les girondins effrayés se dispersent. Ce n’est qu’à l’acte suivant que paraît Charlotte ; Buzot, Pétion, Guadet, Barbaroux et Louvet errent dans la campagne normande, cherchant la route de Caen, que leur indique une jeune fille occupée à diriger les travaux des faneuses dans les prairies. Ce début a quelque chose de frais et de tendre, qui contraste avec les couleurs sombres des autres scènes. C’est un doux murmure d’idylle préludant à la tempête. La jeune fille n’est autre que Charlotte Corday. Elle s’aperçoit bientôt qu’elle parle à des girondins, à ces malheureux proscrits, objet de son admiration :

Salut, vaillants soldats d’une juste querelle !
Fils de la liberté, vous qui souffrez pour elle !
J’avais promis un guide, eh bien ! ce sera moi ;
Je n’entends pas céder ce glorieux emploi.

La toile se relève sur l’intérieur de la maison que Charlotte Corday habite avec sa vieille tante. C’est là que de pauvres gentilshommes campagnards, avec des femmes de leur classe, douairières branlantes et vieillards moroses, types curieux de la génération précédente, se rassemblent pour trembler et regretter le passé. Effrayée du temps présent qu’elle ne peut comprendre, cette société caduque, desséchée et inerte n’a pas saisi un mot de la grande Révolution. Lorsque le nom de Marat résonne dans ce cabinet d’antiques, tous les bras se lèvent au ciel, et toutes ces mâchoires édentées vibrent à l’unisson. Ces braves gens ne voient qu’une aveugle tuerie dans les efforts douloureux que fait la France pour conquérir sa liberté. Charlotte est encore tout agitée de la rencontre qu’elle a faite des girondins, qui se sont réfugiés à l’hôtel de l’intendance. Cette agitation, elle cherche à la dissimuler. Sa tante lui propose d’émigrer en Angleterre. Elle refuse ; car, si elle déplore les excès révolutionnaires, elle n’en aime pas moins la liberté. Seule de cette famille momifiée elle est dévouée à la République. Petite-nièce de Corneille, nourrie des grands écrivains de l’antiquité et familière avec Jean-Jacques Rousseau, elle a cet héroïsme classique, d’ailleurs si souvent barbare, qu’inspire aux âmes vigoureuses la lecture des Grecs et des Romains. S’éloigner de la patrie dans un moment de crise lui paraît une action coupable. Elle va même jusqu’à s’exprimer sur les émigrés avec une certaine âpreté et les appelle

Déloyaux chevaliers, contre la France armés,
……..
Qui vont livrer la France à ceux qui l’envahissent !

Déjà les fantômes de Judith et d’Émilie, de Brutus et de Cinna, hantent son imagination : « Seigneur, ce sera un monument glorieux de votre nom, qu’il périsse par la main d’une femme. »

C’est écrit dans la Bible ; oui, la Bible décide
Qu’il est, dans certains cas, permis d’être homicide.

Mais lequel frapper ? Ils sont trois : Marat, Danton, Robespierre, dont les crimes, à ses yeux, sont presque égaux. Afin d’être bien éclairée, elle va, sous la garde d’une vieille servante, trouver Barbaroux à l’hôtel de l’intendance. Barbaroux lui trace les portraits des trois montagnards. Ces portraits sont très-bien faits comme morceaux détachés. Sont-ils exacts ? N’oublions pas que Barbaroux est girondin, et peu disposé à flatter des adversaires redoutables :

Certes, je hais Danton : septembre est entre nous.
Tout lui semble innocent, par la victoire absous ;
L’audace et le succès, voilà sa loi suprême ;
De sa propre vigueur il s’enivre lui-même.
Et, montant d’un excès à des excès plus grands,
Il sert la liberté comme on sert les tyrans.
Mais, enfin, ce n’est pas un homme qu’on méprise,
Madame. Il est puissant dans les moments de crise…
Cruel et généreux, il connaît la pitié ;
Il frappe sans remords, mais sans inimitié ;
De crime et de grandeur formidable assemblage,
La Révolution l’a fait à son image…

Charlotte attentive s’écrie : « Et Robespierre ? » Barbaroux lui répond :

Âme sèche et haineuse, et vanité souffrante,
Dans tous ses ennemis il voit ceux de l’État,
Et, dans sa propre injure, un public attentat.
En ce point seulement à Danton il ressemble,
Qu’auprès du sang versé l’un ni l’autre ne tremble.
Ignorant tous les deux que le péril pressant
N’excusera jamais la mort d’un innocent.
Ils diffèrent, d’ailleurs, d’esprit et d’apparence,
Comme la passion de la persévérance…
Quel sera le plus fort, Robespierre ou Danton ?
La médiocrité l’emportera, dit-on.
En somme, quoique l’un souille son énergie,
Quoique de plus de sang il ait la main rougie.
Que sa soif des plaisirs puise partout l’argent,
Au lieu que l’autre est pur au point d’être indigent ;
Quoiqu’il ne croie à rien, si ce n’est à lui-même,
Au lieu que Robespierre a foi dans son système,
On aura pour Danton une moindre rigueur :
La passion l’excuse ; on sent en lui du cœur.

Vient ensuite la silhouette de Marat. Marat n’est pas flatté. C’est bien le loup-garou à qui, seuls, manquent des yeux phosphorescents, la nuit :

Vous préserve le ciel de l’observer de près !
Mais vous devineriez son âme par ses traits.
— Un visage livide et crispé par la fièvre,
Le sarcasme fixé dans un coin de la lèvre,
Des yeux clairs et perçants, mais blessés par le jour,
Un cercle maladif qui creuse leur contour,
Un regard effronté qui provoque et défie,
L’horreur des gens de bien, dont il se glorifie.
Le pas brusque et coupé du pâle scélérat,
Tel on se peint le meurtre, — et tel on voit Marat.

CHARLOTTE.

Que fait-il ! où vit-il ? et de quelle manière ?

BARBAROUX.

Tantôt il cherche l’ombre, et tantôt la lumière,
Selon qu’il faut combattre ou qu’il faut égorger,
Présent pour le massacre, absent pour le danger.
Dans les jours hasardeux où paraissent les braves,
Lui, tremblant, effaré, se cache dans les caves.
Les caves d’un boucher et celtes d’un couvent
Pendant des mois entiers l’ont enterré vivant.
Là, seul avec lui-même aux lueurs d’une lampe.
Devant l’encre homicide où sa plume se trempe,
N’ayant d’air que celui qui vient d’un soupirail,
Dix-huit heures penché sur son affreux travail,
Il entasse au hasard les visions qu’enfante
Dans son cerveau fiévreux cette veille échauffante.
— Puis un journal paraît, qu’on lit en frémissant,
Qui sort de dessous terre et demande du sang.
— Dieu puissant ! c’est un fou !

interrompt Charlotte. Barbaroux achève :

C’est un fou ; mais, madame,
C’est un fou qui s’adresse aux passions en flamme...
On l’a hué, flétri, bafoué, confondu :
À chaque flétrissure un crime a répondu.
Vainement les soufflets sont tombés sur sa joue ;
Le crime allait croissant, le sang lavait la boue.
Ceux qui l’ont offensé sont tous morts ou proscrits,
Et l’épouvante, enfin, l’a sauvé du mépris.