Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 5, part. 1, Contre-Coup.djvu/120

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Charlotte est fixée. Elle part pour Paris en jetant au jeune girondin un adieu dont il est loin de soupçonner le sens. Nous la retrouvons au Palais-National. Elle vient d’acheter l’instrument du meurtre, qu’elle cache sous sa robe et dont la froide lame glace son sein.

Sa résolution, qui paraissait si fiêre,
S’arrête devant l’acte et retourne en arrière.
Quels que soient ses forfaits, ce n’est qu’au magistrat
Qu’appartient le pouvoir de condamner Marat.
Et quand les tribunaux manquent à leur office,
Est-ce à moi d’exercer l’œuvre de la justice ?
Où s’arrêtera-t-on dans ce sanglant chemin.
Si chacun se fait juge et punit de sa main ?

Une jolie petite fille vient à elle et lui fait d’innocentes caresses. La mère de l’enfant engage la conversation avec l’étrangère, qui lui parait triste et préoccupée. Cette jeune femme heureuse, ce bel enfant mutin, tout cela attendrit Charlotte : ce bonheur de l’épouse et de la mère pourrait encore être le sien. Mais le discours d’un orateur en plein vent ravive l’ardeur de la patriote. Elle s’élance vers la demeure de Marat. Un instant auparavant, une discussion violente a eu lieu chez l’Ami du peuple entre Robespierre, Danton et Marat. Resté seul, Marat se met au bain pour calmer la lièvre qui le consume, et un rideau le cache au public. Charlotte Corday arrive et demande à lui parler : elle a, dit-elle, des révélations importantes à lui faire. On l’introduit, et, restée seule avec Marat, elle le frappe. On la saisit et on l’emmène. Au dernier tableau, elle a avec Danton une conversation où apparaît l’idée morale qui a inspiré la pièce : c’est que le meurtre est toujours inutile et coupable, qu’on le commette pour une raison d’État ou par fanatisme :

J’ai donc, sans aucun fruit, versé le sang humain,

dit Charlotte à Danton au moment suprême où elle va marcher à la mort. Triste retour que le meurtrier fait sur lui-même en présence de sa coupable action.

« M. Ponsard, dans son appréciation des principaux personnages de la Révolution, écrivait, en 1850, M. Théophile Gautier, a montré beaucoup d’impartialité, trop peut-être ; car ni les rouges ni les blancs ne seront entièrement satisfaits. Il a préféré être vrai, et n’a pas, comme cela se pratique très-souvent aujourd’hui, interprété l’histoire dans un sens systématique, ni fait converger de force les événements vers un but fixé d’avance : il aurait pu, peut-être, sans manquer à la gravité du sujet, disposer plus dramatiquement certains incidents, mouvementer davantage certaines scènes ; mais ce qu’on peut louer sans réserve chez lui, c’est la qualité ferme et sobre du style, la forme nette et carrée du vers, le ton mâle et sérieux des entretiens politiques, qui sont les morceaux à effet de la pièce. Il y a aussi de la grâce et de l’aisance familière dans les détails de la vie privée : le mot propre est abordé franchement, quoique, çà et la, quelques tournures un peu trop cornéliennes viennent jeter leurs grands plis romains sur la carmagnole de l’époque. »

Cette tragédie, la troisième de l’auteur, a, selon bien des avis, le premier rang parmi les œuvres du poète. Elle contient des beautés de premier ordre, et indique un progrès très-sensible dans la manière de M. Ponsard. Mais sa représentation ne fut pas sans exciter quelques appréhensions. L’autorité supérieure, toujours st facile à effrayer, avait craint que cette évocation des figures révolutionnaires les plus fameuses ne fût de nature à soulever de nouveau des passions dont on avait peur. On préludait au rétablissement, dès lors prévu, de la censure dramatique par des mesures administratives, par des examens officieux, par des auditions spéciales. Le ministre d’alors, M. Ferdinand Barrot, avant de laisser jouer l’ouvrage sur le Théâtre-Français, le soumit à l’épreuve d’une lecture dans les salons du ministère. Des invitations furent envoyées à des membres de l’Académie, à de hauts fonctionnaires, à des représentants qui vinrent écouter l’auteur et donnèrent leur appréciation. L’avis général fut que Charlotte Corday était avant tout une œuvre d’art, procédant par de larges développements plus que par des conditions susceptibles de passionner un public. C’est qu’en effet Charlotte Corday, déclamée devant un public lettré, d’une forme parfois charmante, d’une éloquence souvent élevée, se trouvait dans les conditions nécessaires pour être appréciée à sa juste valeur ; le public des salons, froid et patient, n’a pas l’excitation fiévreuse d’une salle de spectacle. On trouva le drame inoffensif ; le lendemain, il était autorisé. La représentation, que l’on craignait turbulente, fut paisible, sauf après la chute du rideau, quelques signes de désapprobation, qui avaient un sens plus littéraire que politique. D’ailleurs M. Ponsard protesta d’avance contre tout abus que l’esprit de parti serait tenté de faire de son œuvre. Un prologue, dit par Mlle Fix, sous la blanche tunique de la Muse de l’histoire, servit de préface à la tragédie :

Je pleure, ô Liberté, je pleure tes victimes ;
Mais les âges passés sont-ils donc purs de crimes ?
Vous permettez au drame, introduit chez les rois,
De vous montrer Néron, Macbeth et Richard trois ;
Et pourtant leurs forfaits, illustrés par la muse,
D’un fanatisme ardent n’avaient pas eu l’excuse.
Des hommes bien connus paraîtront devant vous ;
Girondins, montagnards, je les évoque tous.
Mais qu’en les écoutant la passion se taise !
Je bannis de mes vers l’allusion mauvaise ;
Je suis l’impartiale histoire, et je redis
Ce qu’ont dit avant moi ceux qui vivaient jadis.
Si je reproduis mal les discours et les actes,
Blâmez ; si j’ai tracé des peintures exactes.
Ne vous irritez point de ma fidélité.
Ma franchise n’est pas une complicité.
Fallait-il, pour gagner un facile auditoire,
Selon ses passions accommoder l’histoire ?
Non. Je ferais injure aux différents partis,
Si je ne leur offrais que des traits travestis.
Gardez tous votre foi ; la foi, c’est l’héroïsme.
Je ne conseille pas l’impuissant scepticisme,
Mais le seul examen fait de solide foi.
— Si vous osez juger, Français, regardez-moi.

Le public empressé qui s’était disputé les places répondit à l’intention du poëte comme aux prévisions qui avaient fait autoriser la pièce. Malheureusement, M. Ponsard, qui apportait dans ses travaux une lenteur consciencieuse, après avoir sculpté pendant quatre années le rôle de Charlotte pour Mlle Rachel, eut la douleur de voir cette capricieuse artiste lui refuser ce rôle, qu’elle seule pouvait tenir. La représentation s’en ressentit ; cette ampleur extrême des développements, des discours politiques, qui s’était fait sentir à la lecture préalable, parut, ce semble, davantage aux clartés du lustre. Le caractère puissant que Rachel aurait donné au principal rôle aurait pu, selon M. Théodore Muret, triompher de ce défaut en grande partie. Cet écrivain ajoute : « Nous persistons à penser que la célèbre tragédienne se fit tort à elle-même par son refus, tout en faisant tort au théâtre et au poète. Elle consentit à jouer le Vieux de la montagne, Rosemonde, Lady Tartufe, la triste Czarine de Scribe, sa dernière et malheureuse création, des pièces où elle n’a laissé aucun souvenir, au lieu que, dans tous les cas, la grande figure de Charlotte Corday aurait marqué dans sa carrière. Privée d’un tel concours, la tragédie de M. Ponsard obtint donc le succès de la lecture plus que celui du théâtre. » Tel fut aussi le sort de Toussaint Louverture, de M. de Lamartine, qui suivit de près Charlotte Corday, splendide poëme que Frédérick-Lemaitre ne put sauver. Quelles raisons firent refuser par Mlle Rachel un rôle que tout le monde sentait si bien fait pour elle ? M. Th. Muret répond hardiment qu’on ne saurait en trouver d’autres que son caprice, que quelque petit mauvais vouloir, que cette absence de jugement littéraire, de haute appréciation artistique, lacune regrettable chez l’éminente artiste. À défaut de l’actrice née pour le rôle, Mlle Judith accepta un si rude fardeau ; mais, quoique sa physionomie offrît une certaine ressemblance avec celle de Charlotte Corday, elle n’était pas plus accoutumée à manier le poignard que Mlle Brocard dans la Charlotte Corday de 1831. Geffroy, dans Marat, se montra d’une vérité saisissante. Il semblait avoir emprunté la tête du tableau de David et se l’être ajustée sur les épaules. Cette création est restée fameuse au Théâtre-Français, peu accoutumé à de pareilles hardiesses. Les autres rôles avaient été distribués de la façon suivante : Danton, Bignon ; Robespierre, Fonta ; Vergniaud, Randoux ; Sieyès, Maubant ; Barbarovx, Leroux ; Mme Roland, Mlle Nathalie ; Mlle de Bretteville, Mme Thénard ; Albertine Marat, Mlle Noblet.

Corday (Charlotte), pièce en trois actes, de MM. Dumanoir et Clairville, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase-Dramatique, en juillet 1847.

Le grand succès des Girondins de Lamartine devait nécessairement inspirer à des auteurs pour qui tout élément de réussite passagère est bon l’idée saugrenue de mettre en vaudeville la terrible histoire de Charlotte Corday, et d’ajuster aux petites dimensions de la salle du boulevard Bonne-Nouvelle cette formidable page de notre immortelle Révolution. Se figure-t-on Barbaroux, Pétion, Louvet et les autres chantant des couplets ? Mlle Rose Chéri venait d’obtenir dans Clarisse Harlowe un immense succès d’émotion. Croyant recommencer la vogue théâtrale de l’héroïne de Richardson, on jeta ce talent honnête, soigneux, un peu bourgeois, dans cette tentative malheureuse, qui consistait à faire réussir une Charlotte Corday selou M. Clairville. (M. Clairville et Charlotte Corday, ô ironie !) Comment MM. Dumanoir et Clairville ont-ils pataugé dans l’histoire pour en arracher et barbouiller d’encre cette blanche statue solitaire de Charlotte Corday, que les poëtes se sont plu à tailler en marbre, pâle fantôme aux mains sanglantes, à qui les partis ont fait un piédestal, triste héroïne qui parle bien plus à l’inspiration qu’à la raison, et dont l’égarement féroce fut si funeste à ceux qu’elle prétendait sauver ! Dans leur pièce, les deux collaborateurs nous font voir l’ange de l’assassinat à Caen, chez sa tante, Mme de Bretteville, lisant Plutarque, la Nouvelle Héloîse et la Bible à l’endroit de Judith, écoutant les girondins parler politique et méditant déjà son lugubre attentat ; puis ils nous introduisent chez Marat, où des femmes sont occupées à plier le journal de l’Ami du peuple. Marat ne paraît pas, mais on entend mugir sa voix à la cantonade. Le jugement de Charlotte Corday forme le troisième acte. À travers cet arlequin dramatique circule un amour romanesque pour M. de Belzunce, que tâche de sauver Charlotte Corday, bien qu’en réalité il ait été massacré par le peuple de Caen ; cet amour produit un effet assez ridicule. Mais il est à supposer que MM. Dumanoir et Clairville, qui sont d’une habileté scénique proverbiale, et que nul ne surpasse dans la profession de charpentier dramatique, n’auront pas trouvé l’action de Charlotte Corday assez motivée par son républicanisme à l’antique ; ce n’est plus pour délivrer sa patrie de l’homme qu’à tort ou à raison elle croit un monstre que cette jeune fanatique arme sa main virginale du couteau des assassins, mais bien parce que le nom de son amant se trouve sur une liste de proscription : c’est pour sauver celui qu’elle aime qu’elle prend le coche et débarque à Paris. Qu’on dise après cela que les vaudevillistes ne sont pas ingénieux ! Charlotte Corday a-t-elle aimé quelqu’un ? tel est le mystère que la tombe garde, et que nul historien n’a pu éclaircir. Que n’allaient-ils à l’école de M. Clairville, les Thiers, les Michelet, les Louis Blanc, les Lamartine, les Buchez ? Ils auraient bien vu que le souvenir de Judith et de Brutus n’était pour rien dans le meurtre qui devait faire de Marat un martyr aux yeux du peuple, et hâter du même coup la mort des girondins, accusés de l’avoir inspiré.

— Iconog. Charlotte Corday, « l’ange de l’assassinat, » avait une beauté qui impressionna ses ennemis les plus acharnés. Nous lisons dans le compte rendu de son interrogatoire, publié, le lendemain de son exécution, dans le Journal de Perlet : « Ce spectacle de la scélératesse, de la beauté et des talents réunis dans une même personne, ce contraste de la grandeur de son crime et de la faiblesse de son sexe, cette apparence même de gaieté et son sourire devant les juges qui ne pouvaient manquer de la condamner, tout produisit sur les spectateurs une impression qu’il est difficile de peindre. » Les auteurs d’une complainte « dédiée aux braves sans-culottes, » à l’occasion du meurtre de l’Ami du peuple, ne trouvèrent rien de mieux que d’attribuer à Lucifer la création de la belle Normande :

Ce coup, qui perce notre âme
À jamais d’un vif regret,
Part de la main d’une femme
Abandonnée au forfait.
Satan créa cette infâme :
On y voit en chaque trait
Du tentateur le portrait. (bis).

Cela se chantait sur l’air : Cœurs sensibles, cœurs fidèles !

Le Journal de Perlet termina le compte rendu dont nous avons cité un passage en disant que Charlotte « avait demandé à être peinte, » prétendant que son nom devait être célèbre dans la postérité, et nous trouvons, dans l’un des numéros suivants de cette feuille (27 juillet 1793), cette note intéressante : « Le citoyen Hauer, peintre, fut aperçu au tribunal par Charlotte Corday, dessinant son portrait ; elle le fit prier de passer à la chambre criminelle pendant qu’elle y était à attendre le résultat de la délibération du tribunal ; elle lui demanda à voir le portrait, le trouva déjà bien fait et ressemblant, et lui offrit de poser, si cela pouvait lui être utile, pendant qu’on la jugeait ; il l’accepta avec plaisir, et elle posa avec une tranquillité et une gaieté dont on ne peut se faire une idée. Il en est résulté que ce portrait est d’une ressemblance frappante, suivant tous ceux qui l’ont vu. Le peintre Hauer nous a chargé d’annoncer qu’on est occupé maintenant de la gravure de ce portrait ; il sera fait à la manière anglaise par Tal, sous la direction du citoyen Anselin, graveur connu par différentes productions qui lui font honneur, telles que le Siège de Calais, etc., etc. Cette ennemie du peuple est représentée à mi-corps, en chapeau, tenant d’une main un couteau, et de l’autre un éventail. » Le portrait dont il est question ici a été gravé par Tassaert, et non par Tal : nous connaissons trois états de cette gravure, qui est d’une exécution assez médiocre. Le tableau original de Hauer, acquis des héritiers de ce peintre en 1839, se trouve aujourd’hui au musée de Versailles ; il offre d’assez notables différences avec l’estampe de Tassaert : Charlotte Corday y est représentée assise, vêtue de blanc, coiffée d’un bonnet à la paysanne, les mains posées sur les genoux, et tenant un mouchoir ; l’ovale de son visage est plus allongé ; ses grands yeux ont une expression de douce mélancolie. Sur ce portrait, dont M. Baudrant a donné une gravure très-fidèle, on lit cette inscription : Marie Anne Charlotte Corday..... faite d’après nature par Hauer. Une note manuscrite qui accompagnait la peinture, et que M. Eud. Soulié a reproduite in extenso dans sa Notice des peintures et sculptures composant le musée de Versailles, ajoute quelques renseignements à ceux que donne le Journal de Perlet. « Pendant les débats, dit cette note, Charlotte Corday ayant remarqué que M, Hauer était occupé à la peindre, et semblait prendre un vif intérêt à son sort, eut soin de se tourner vers lui de manière qu’il pût reproduire facilement ses traits. Lorsque les débats furent terminés, et que la peine de mort eut été prononcée, elle fit appeler M. Hauer dans la petite pièce où on l’avait fait retirer en attendant l’exécution. Elle le remercia de l’intérêt qu’il prenait à son sort, et lui offrit de lui donner une séance pendant les courts instants qui lui restaient à vivre. M. Hauer accepta. Pendant la séance, elle parla de choses indifférentes ; elle parla aussi de son action, et s’applaudit d’avoir délivré la France d’un monstre comme Marat. Elle pria M. Hauer de faire une copie en petit de son portrait et de la faire parvenir à sa famille. Il le promit et accomplit plus tard sa promesse. Pendant tout ce temps, elle montra tant de tranquillité et de liberté d’esprit que les assistants — il n’y avait que M. Hauer et les gendarmes — semblaient avoir oublié les tristes apprêts qui se faisaient. Au bout d’une heure et demie environ, on frappa doucement à une petite porte placée derrière Charlotte Corday ; on ouvrit et le bourreau entra. Elle se retourna, et, en voyant les ciseaux et le manteau rouge, elle ne put se défendre d’une légère émotion, et s’écria : « Quoi ! déjà ? » Elle se remit aussitôt, et, s’adressant à M. Hauer : « Monsieur, dit-elle, je ne sais comment vous remercier du vif intérêt que vous me témoignez, et du soin que vous avez pris ; je n’ai que cela à vous donner ; veuillez le conserver comme souvenir. » En même temps, elle prit les ciseaux des mains du bourreau, coupa une grosse mèche des cheveux blond cendré qui s’échappaient de son bonnet, et la remit à M. Hauer. Les gendarmes et le bourreau lui-même semblaient émus de cette scène. » La note ajoute : « Le portrait que possèdent les enfants de M. Hauer reproduit fidèlement le costume qu’avait alors Charlotte Corday, et en particulier le petit bonnet qu’elle avait fait faire exprès pour son jugement. Pendant la séance, M. Hauer n’avait eu le temps que de prendre la tête ; le bas du corps fut peint de mémoire tel qu’il est aujourd’hui ; mais M. Hauer avait conservé un souvenir si vif de la scène où le bourreau lui avait jeté sur les épaules le fatal manteau rouge, que, fort longtemps après, il n’avait pu s’empêcher de peindre ce manteau par-dessus l’ancien vêtement. Ce manteau n’avait jamais été achevé, et d’ailleurs, après un si long intervalle, il se trouvait être d’une autre touche que le reste du tableau et le défigurait. Après la mort de M. Hauer, ses enfants le firent enlever. » C’est ce tableau d’Hauer qui a servi de modèle à la plupart des artistes de notre temps qui ont voulu représenter Charlotte Corday, notamment à Henri Scheffer, à M. Baudry, aux dessinateurs qui ont illustré l’Histoire de la Révolution par Thiers, etc. ; mais tous ces artistes ont plus ou moins idéalisé, chacun à sa façon, le modèle dont il s’agit. Le médaillon de M. Adam-Salomon, que d’innombrables moulages ont rendu populaire, peut être cité comme l’une des variations les plus réussies sur ce thème intéressant : Charlotte y apparaît véritablement comme « l’ange de l’assassinat ; » sa physionomie a quelque chose d’énergique et de doux, de farouche et d’aimable.

Il existe un assez grand nombre d’autres portraits de Charlotte Corday, gravés à l’époque de la Révolution. Un de ceux qui se rapprochent le plus de celui de Hauer, et qui pourrait, au besoin, servir à le rectifier, est celui qui a été gravé par Honoré (et aussi par Roy), d’après un dessin exécuté sur nature par un peintre nommé Brard. Par une heureuse rencontre, ce dessin a été recueilli dans la collection iconographique de la Bibliothèque impériale ; il est exécuté à l’aquarelle dans des dimensions moindres que celles de l’estampe, et porte cette inscription : Marie Anne Charlotte Corday d’Armans, née en 1768, jugée par le tribunal révolutionnaire le 17 juillet 1793 ; décapitée le même jour. Dessinée au naturel et dans son costume au tribunal révolutionnaire, par Brard. Hauer n’était donc pas le seul artiste qui se fût rendu à ce redoutable tribunal pour saisir les traits de l’héroïne. Ce petit portrait de Brard est charmant d’ailleurs : Charlotte y paraît plus jeune, plus fraîche, plus riante, plus campagnarde, pour tout dire, que dans le tableau de Versailles ; ses cheveux blonds sont relevés coquettement sous la petite coiffe « qu’elle avait fait faire exprès pour son jugement ; » ses yeux bleus, couronnés par des sourcils finement tracés, sont clairs et vifs ; son menton, où se creuse une délicieuse fossette, est large et fort, ce qui est un signe de décision ; sa bouche est relevée aux coins par un sourire. Chose singulière, sur ses épaules est jeté ce terrible manteau rouge dont s’était si vivement ému Hauer.

Deux grands portraits gravés en couleur, l’un par Alix, l’autre par P. Lelu, nous montrent Charlotte Corday sous la figure d’une Agnès de village. Une gravure de Boit, publiée à Berlin en 1793, et reproduite par Kitsen, à Rotterdam, en 1794, la représentent sous des traits peu flattés ; il en est de même d’une gravure exécutée par A. Geille, « d’après un portrait original appartenant à M. Lécurieux. » Bonneville, Levachez, Queverdo, lui donnent, au contraire, un type plus ou moins idéal. Un portrait de pure fantaisie est celui qui a été publié à Nuremberg, en 1793, par C.-W. Bock. Quant à la tête lithographiée, en 1834, par N. Maurin, d’après une peinture originale de David, qui se serait trouvée, à cette époque, dans le cabinet de M. Caille, avocat à Paris, nous ne croyons pas plus à sa ressemblance avec Charlotte qu’à l’authenticité du tableau, dont on a d’ailleurs perdu la trace. Ce sera, si l’on veut, la tête d’une héroïne romaine ; ce n’est pas celle de la jeune Normande. Nous citerons enfin, parmi les portraits de Charlotte Corday, diverses lithographies publiées par Grevedon (1823), Engelmann, Mlle Fromentin, H. Garcier (dans