Page:Lavergne, Jean Coste - 1908.djvu/56

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vieille femme, transplantée hors de son village, aurait fait connaissance avec son nouveau foyer et se serait réchauffée, à l’affection des siens, de sa froide solitude de deux ans. Oui, il lui parlerait le mois prochain et il se raccrochait éperdument à cet espoir, soulagé, par peur d’être déçu, à la pensée d’avoir encore quelques semaines de trêve, avant d’interroger sa mère. Il prévoyait, en effet, qu’elle résisterait, ne lâcherait pas facilement ses quelques sous, mais il espérait bien l’attendrir. Et, confiant, il attendit, travaillant du matin au soir, sans une seconde de repos, sans prendre haleine, car non seulement la table de famille s’était augmentée d’une place, mais la présence de l’aveugle était un surcroît de besogne et de tracas pour le courageux garçon.

Caussette ne pouvait se consoler d’avoir perdu la vue. Ce que l’homme a de plus précieux, n’est-ce pas lou sens et la bista ? (la raison et la vue), répétait-elle souvent, comme l’avaient répété avant elle tant d’ancêtres, devenus vieux et aveugles.

C’était une petite vieille, maigrichonne, toute hâlée et parcheminée par les travaux des champs et qui, jadis, avait été très active et très remuante. Les douleurs aux jambes et un labeur de près d’un demi-siècle, au vent, au soleil, aux gels et à la pluie, l’avaient ratatinée et courbée comme un de ces noueux ceps de vigne qu’elle avait tant travaillés de ses mains. Tout le long du jour, elle traînaillait de chaise en chaise, ne pouvant aller, à cause du froid, s’acagnarder au soleil, ou bien elle tournait et retournait sans relâche dans la cuisine et dans sa chambre. Parfois, elle s’asseyait au coin du feu et là, s’apitoyant sur elle-même, marmottait des prières à la Vierge, à tous les saints, des paroles où pleurait le regret du clair soleil, de la douce lumière. Peu à peu, sa voix s’élevait et, distincte, se répandait en plaintes infinies.

— Mon Dieu ! vierge Marie ! — geignait-elle, — c’est-il possible que je sois ainsi… Mon pauvre homme, tu es heu-