Page:Lazare - Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, 1844.djvu/407

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n’y eût qu’à descendre et à traverser la salle pour se rendre au trône. Il faut que dans les projets définitifs, M. Vignon s’arrange pour qu’on descende à couvert ; il faut aussi que l’appartement soit le plus beau possible ; M. Vignon pourrait peut-être le faire double, puisque la salle est déjà trop longue. Il sera également facile d’ajouter quelques tribunes.

» Les spectateurs doivent être placés sur des gradins de marbre formant les amphithéâtres destinés au public, et les personnes nécessaires à la cérémonie seront sur des bancs, de manière que la distinction de ces deux sortes de spectateurs soit très sensible. Les amphithéâtres garnis de femmes feront un contraste avec le costume grave et sévère des personnes nécessaires à la cérémonie. La tribune de l’orateur doit être fixe et d’un beau travail. Rien dans ce temple ne doit être mobile et changeant ; tout, au contraire, doit y être fixe à sa place.

» S’il était possible de placer à l’entrée du temple le Nil et le Tibre, qui ont été apportés de Rome, cela serait d’un très bon effet ; il faut que M. Vignon tâche de les faire entrer dans son projet définitif, ainsi que les statues équestres qu’on placerait au-dehors, puisque réellement elles seraient mal dans l’intérieur. Il faut aussi désigner le lieu où l’on placera l’armure de François Ier, prise à Vienne, et le quadrige de Berlin.

» Il ne faut pas de bois dans la construction de ce temple. Pourquoi n’emploierait-on pas pour la voûte, qui a fait un objet de discussion, du fer ou même des pots de terre ? Ces matières ne seraient-elles pas préférables à du bois ? Dans un temple qui est destiné à durer plusieurs milliers d’années, il faut chercher la plus grande solidité possible, éviter toute construction qui pourrait être mise en problème par les gens de l’art, et porter la plus grande attention au choix des matériaux : du granit et du fer, tels devraient être ceux de ce monument. On objectera que les colonnes actuelles ne sont pas de granit ; mais cette objection ne serait pas bonne, puisque avec le temps on peut renouveler ces colonnes sans nuire au monument. Cependant, si l’on prouvait que le granit entraînât dans une trop grande dépense et dans de longs délais, il faudrait y renoncer ; car la condition principale du programme, c’est qu’il soit exécuté en trois ou quatre ans, et au plus, en cinq ans. Ce monument tient en quelque chose à la politique : il est dès lors du nombre de ceux qui doivent se faire vite. Il convient néanmoins de s’occuper à chercher du granit pour d’autres monuments que j’ordonnerai, et qui, par leur nature, peuvent permettre de donner trente, quarante ou cinquante ans à leur construction.

» Je suppose que toutes les sculptures intérieures seront en marbre ; et qu’on ne me propose pas des sculptures propres aux salons et aux salles à manger des femmes de banquiers de Paris. Tout ce qui est futile n’est pas simple et noble ; tout ce qui n’est pas de longue durée ne doit pas être employé dans ce monument. Il n’y faut aucune espèce de meubles, pas même de rideaux.

» Quant au projet qui a obtenu le prix, il n’atteint pas mon but, c’est le premier que j’ai écarté. Il est vrai que j’ai donné pour base de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd’hui ; mais cette expression est une ellipse : il était sous-entendu que l’on conserverait de ce bâtiment le plus possible ; autrement il n’y aurait pas eu besoin de programme ; il n’y avait qu’à se borner à suivre le plan primitif. Mon intention était de n’avoir pas une église, mais un temple ; et je ne voulais ni qu’on rasât tout, ni qu’on conservât tout. Si les deux propositions étaient incompatibles, savoir : celle d’avoir un temple et celle de conserver les constructions actuelles de la Madeleine, il était simple de s’attacher à la définition d’un temple ; par exemple, j’ai entendu un monument tel qu’il y en avait à Athènes, et qu’il n’y en a pas à Paris. Il y a beaucoup d’églises à Paris ; il y en a dans tous les villages ; je n’aurais assurément pas trouvé mauvais que les architectes eussent observé qu’il y avait une contradiction entre l’idée d’avoir un temple, et l’intention de conserver les constructions bâties pour une église. La première était l’idée principale, la seconde l’idée accessoire. M. Vignon a donc deviné ce que je voulais.

» Quant à la dépense fixée à trois millions, je n’en fais pas une condition absolue. J’ai entendu qu’il ne fallait pas faire un autre Panthéon ; celui de Sainte-Geneviève a déjà coûté plus de quinze millions. Mais en disant trois millions, je n’ai pas entendu qu’un ou deux millions de plus ou de moins entrassent en concurrence avec la convenance d’avoir un monument plus ou moins beau. Je pourrai autoriser une dépense de cinq ou six millions si elle est nécessaire, et c’est ce que le devis définitif me prouvera.

» Vous ne manquerez pas de dire à la quatrième classe de l’Institut, que c’est dans son rapport même que j’ai trouvé les motifs qui m’ont déterminé. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. Signé Napoléon. »

Nous avons cru devoir reproduire cette lettre dans son entier ; non seulement elle fait connaître de quelle manière l’empereur concevait et dirigeait les immenses travaux que Paris doit à son règne, mais elle peut répondre encore à plusieurs critiques injustement adressées aux architectes qui succédèrent à Contant d’Ivry.

C'était un temple et non une église que Napoléon voulait ; Pierre Vignon dut se conformer au programme, en élevant un monument dans le goût des édifices d’Athènes.

Les constructions étaient déjà bien avancées, lorsque les désastres de 1814 et 1815 arrivèrent. L’ennemi, qui souillait notre capitale, nous enleva les magnifiques