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Ou de livres prêtés qui n’ont pas été rendus :

Un camarade qui a assisté au moi de mai à deux réunions à Puteaux a prêté deux volumes ; il demande l’adresse ou un rendez-vous avec le compagnon à qui il les a prêtés. Réponse par le journal.

Nous avons gardé pour la fin un sujet qui revient sans cesse : l’argent.

Les brochures Ravachol anarchiste sont épuisées ; les copains qui en ont demandé doivent attendre qu’un nouveau tirage ait pu être fait. Il ne manque que les fonds.

Enfin, à côté des appels de fonds, s’alignent non moins nombreux les rappels aux règlements de comptes :

Bourges. — Le copain Petit invite les camarades à régler leurs journaux tous les quinze jours au plus tard, car les fonds font toujours défaut.

Ce n’est pas à Paris que le parti publia son premier journal, mais à Lyon. Il y eut là, de 1880 à 1885, une floraison extraordinaire de feuilles anarchistes. La dernière en date est l’Insurgé, disparu depuis peu.

Au reste, ils sont nombreux les journaux dont il ne reste actuellement que le souvenir du titre.

Les survivants sont en nombre infime — trois pour préciser : à Paris, la Révolte et le Père Peinard ; en province, il n’y a guère que la Mistoufle (Dijon) qui paraisse à peu près régulièrement.


La Révolte


La Révolte entre en 1894 dans sa seizième année. Elle parut d’abord à Genève sous le titre : le Révolté, émigra sous ce même nom à Paris en 1885, à la suite de l’attentat anarchiste de Berne contre le Palais fédéral, et devint la Révolte en 1888 après une condamnation.

Elle est aux publications anarchistes françaises ce qu’est le Temps à la presse quotidienne de Paris. C’est par excellence le journal doctrinaire et grave, ainsi que l’on pourra s’en rendre compte par quelques titres d’articles :

L’Utopie gouvernementale, Suicide social, Nouveaux Développements du Mouvement ouvrier, les Traités d’extradition, etc.

Ses rubriques fixes s’appellent :

Le Mouvement socialMélanges et DocumentsRevue des Journaux (anarchistes de toute langue).

Chaque numéro comporte quatre pages de petit format et est accompagné d’un supplément littéraire de dimensions semblables. Imprimé avec soin, il se tire sur beau papier blanc. Son aspect est invitant, pimpant, j’ajouterais même cossu, si cette épithète ne jurait, accolée à un journal anarchiste.

La Révolte paraît le samedi et avec une régularité absolue depuis ces dernières années. Son tirage est de 8,500 exemplaires, dont un dixième pour les abonnés. Ceux-ci se composent surtout de ruraux ou d’habitants de petites villes où la Révolte n’a pas de dépositaire. Parmi les abonnés se trouvent également des savants, des économistes, des artistes, des littérateurs, des gens du monde sympathiques, aux idées anarchistes, enfin des amateurs et des curieux.

Les articles sont anonymes, mais chacun sait que les principaux collaborateurs sont Kropotkine, Élisée Reclus et J. Grave. Les deux premiers sont suffisamment connus. Le troisième, actuellement en prison, est ignoré du grand public. Il mérite néanmoins toute attention.

Jean Grave est le véritable « directeur » de la Révolte, si tant est qu’il puisse y avoir un directeur. Son domicile est le domicile légal du journal situé dans une étroite maison, tout en bas de la rue Mouffetard. Quand on grimpé quatre étages, il faut encore en escalader un cinquième qui se présente sous la forme d’une échelle étroite et inégale, à l’extrémité de laquelle on se trouve en face d’une porte de grenier. Nous sommes au seuil des bureaux du journal, ainsi que nous l’apprend un placard.

Point de sonnette. On frappe. Un chien jappe. Une voix crie : « Entrez ! » et vous tournez la clef qui se trouve sur la porte du grenier. À peine entré, on ne tarde pas en effet à s’apercevoir que les bureaux n’ont pendant longtemps eu d’autre prétention que de servir à sécher le linger ou à abriter des débris hors d’usage.

Dans une étroite mansarde, des piles de journaux et des rayons surchargés de brochures se disputent le peu d’espace laissé par l’obliquité du toit ; une paire de chaises ; comme table, des planches sur deux tréteaux : c’est dans ce cadre que se confectionne la Révolte. Près de la lucarne, pour mieux profiter de la lumière qui filtre parcimonieusement, le camarade Grave a installé son coin de travail.

Ce travail ne fut pas toujours celui de plume. J. Grave a été ouvrier cordonnier d’abord, puis typographe, et de sa dernière profession il a conservé la longue blouse noire. De trente à trente-cinq ans, le crâne largement charpenté, le front ample, son air résolu et doux à la fois, ses manières simples, ne rappelant en rien les énergumènes des réunions publiques, constituent une physionomie des plus intéressantes. La voix est tranquille et caressante, à tel point qu’on se sent bientôt pris de sympathie. Et un point d’interrogation se dresse : est-il bien possible que cet homme ait en un coin du cerveau quelque chose de commun avec Ravachol, Pini et autres cambrioleurs.

Après Kropotkine et Élisée Reclus, Jean Grave occupe une place importante parmi les écrivains anarchistes. C’est avant tout le vulgarisateur et l’homme pratique du parti. Point de phraséologie creuse dans son style. Il rend en paroles claires et limpides les théories compliquées et les rêves des deux premiers.


Le Père Peinard


Le Père Peinard, principes à part, n’a guère que deux points communs avec la Révolte : le prix, de dix centimes, et les origines de son directeur, Émile Pouget, qui fut cordonnier comme J. Grave.

Tandis que la Révolte s’est installée rive gauche, au fond de la vallée de la Bièvre, le Père Peinard a été se percher, rive droite, sur les hauteurs de Montmartre rue d’Orsel. Si l’un a adopté le ton doctrinaire et grave qui sied bien à un voisin de la Sorbonne, l’autre préfère les coups de gueule et la langue pittoresque de l’habitué de la Boule-Noire et du Moulin de la Galette.

Le Père Peinard est le tirailleur d’avant-garde du parti ; il en est le gavroche aussi et sait parfois allier les espiègleries du gamin de Paris aux grondements de son farouche ancêtre, le Père Duchesne. Point de calmes exposés de doctrine ni de batailles littéraires et intellectuelles comme à la Révolte. De violentes polémiques, de furieux coups de boutoirs. C’est ce que montrent les seuls titres des articles : Crapuleries coloniales à Siam. — Pauvres gueules noires, encore roulés ! (fin de la grève des mineurs du Nord) — Cochon d’ordre ! — Grève de bonnes bougresses à La Villette. — Le Turbin des femmes.

Les rubriques fixes ne sont pas moins significatives. Elles s’appellent : Bagnes parisiens. — Au Palais d’injustice (Chronique judiciaire). — Dynamitades. — Du Pain ou du Plomb. — Coups de tranchet. — Chouettes flambeaux (Revue bibliographique), et enfin — « Mort aux proprios ! »

Cette dernière rubrique est réservée aux récits pittoresques de déménagements à la cloche de bois :

Y en a eu un chouette l’autre dimanche rue Vicq d’Azir.

Un camaro était sur le point d’être saisi. C’était enquiquinant. Pour lors, il a expliqué son cas — et c’est le proprio qui a été saisi d’une riche façon.

Une douzaine de zigues d’attaque ont radiné à la piôle, et en deux temps et trois mouvements tout le bazar était dans la rue.

Le pipelet et sa toupie gueulaient comme deux rosses. Aidés de deux ou trois andouilles, ils voulaient interdire la porte.

Les gas n’ont pas cherché midi à quatorze heures ; ils ont jambonné dare dare, nom de dieu. Si bien qu’ils ont pu finir le déménagement en peinards.

Turellement, une foultitude de populo s’était empilée devant la porte : ce qu’on s’en payait une bosse, nom de dieu ! À force de rire, les bonnes bougresses en… dans leur chemise.

Quand tout a été bâclé, mes bons bougres ont décanillé, à l’applaudissement du populo.

Et tous étaient à chanter et à gueuler : « À bas les proprios ! » « Vive l’anarchie ! »

Y avait des sergots par là, mais ils ont été bougrement inodores. Bédam, quoiqu’ils soient bottés, — ils craignaient bougrement d’être bottés et re-bottés galbeusement.

Le Père Peinard remplace les suppléments littéraires par des romans, anarchistes, naturellement. Ainsi, le dernier a pour titre :

Les

36 Malheurs d’un Magistrat

Histoire

d’un jugeur dans la débine

racontée en cinq sec

En cinq sec signifie, ici, en cinq chapitres. Voici les titres de certains : « Bibi-Squelette. » — « La Grande Trouille. » — « Dégringolade », etc. Comme dans les journaux bourgeois, on ne se fait pas faute d’émoustiller le public spécial des amateurs de feuilletons, seulement on s’y prend d’autre manière, témoin cette note :

Voulez-vous recevoir pendant un an le Père Peinard

À l’Œil ?

Lisez à la page 6 les Trente-six Malheurs d’un Magistrat.

Le bon bougre qui sera assez bidard pour deviner d’avance le dernier malheur de Beauterrier aura droit à un abonnement d’un an au Père Peinard.

Qu’on se le dise, nom de dieu !

Parfois les souscriptions se ralentissent, l’argent se fait rare dans la caisse du journal, le numéro a peine à paraître. Le Père Peinard ne le cache pas :

Mince d’anicroche, nom de dieu ! Cette semaine y a pas plan d’en donner pour leur argent aux camaros, le numéro paraît avec quatre pages seulement ; ça tient beaucoup à ce que les vendeurs ne se patinent pas assez pour envoyer le pognon ; faut qu’ils se grouillent davantage, bon dieu !

Le Père Peinard ne palpe pas des chèques, kif-kif les bouffe-galette — qu’ils ne perdent pas ça de vue, mille dieux !

Les bons bougres excuseront pour cette fois la maigreur du caneton : la semaine prochaine il aura son format habituel.

S’il y a quelquefois disette d’argent, il y a toujours abondance de matières. Le Père Peinard est souvent obligé de calmer l’impatience de ses collaborateurs volontaires :

Mille pétards, faut que les aminches qui ont envoyé des tartines prennent patience — y a débordement.

C’est comme sur les voleries de Panama, j’aurais voulu y foutre mon grain de sel, y a pas plan !

La Révolte a totalement chassé la publicité de ses pages. Moins absolu, le Père Peinard accepte certaines réclames qui prennent des formes quelque peu inattendues :

Qui veut de la dynamite ?

Ne sautez pas, nom de Dieu ! C’est comme je vous le dis, les bons bougres :

Voulez-vous de la dynamite ?

Pour trois balles, plus les frais d’octroi, vous pouvez vous en payer un kilo… Zut, c’est un litre, que je veux dire ! Car cette dynamite se vend au litre.

Et c’est du nanan, vous savez : quand on a la digestion difficile, sans faire éclater les boyaux, elle aide bougrement à la circulation de la boustifaille.

C’est en effet un digestif, qui peut carrément faire la pige à la chartreuse, et qui a cette supériorité d’être fabriqué, non pas par des moines, mais par un bon bougre à qui on peut adresser les commandes : Z… à X…

Si la publicité commerciale absorbe peu de place, il en est fait une très large à la publicité des placards et brochures de propagande. Les annonces sont suivies de cet avis en italique :

Les demandes doivent être accompagnées du montant de la galette.

Enfin, le Père Peinard tient encore à la disposition des camarades des chansons, avec musique, à deux ronds pièce, et pour ceux qui ne tiennent pas à la musique, il y a les Chansons à un rond.


La Propagande par l’image


La huitième et dernière page du Père Peinard est occupée dans chaque numéro par une gravure. On pourra se rendre compte, par les reproductions que nous en avons faites, de ce qu’est cette propagande par l’image.

Elle a pour but de rendre pour ainsi dire tangibles les théories du parti, de les traduire pour la foule des peu cultivés sous la forme de dessins, qui invitent à la fois au rire et à la réflexion. Cependant, jusqu’ici, le crayon n’a interprété que celles de ces théories qui sont négatives. L’anarchie dit : « Plus de capital, plus de patrie, plus d’armée, plus de bourgeois. » Et l’image attaque et ridiculise ces assises de la société actuelle — la « société mourante », comme l’a appelée Jean Grave. Mais nous avons feuilleté en vain la collection du journal pour trouver trace des théories affirmatives de l’anarchie et découvrir quelque dessin de la société future.

Bon nombre de ces gravures s’enlèvent d’une puissante envolée au-dessus de l’habituelle caricature, et sont incontestablement des œuvres d’art. Il faut donc constater que parmi les artistes, comme parmi les littérateurs, les théories anarchistes ont trouvé, sinon de formelles adhésions, du moins certaines sympathies. On devine assez naturellement qu’elles se trouvent chez les « oseurs » en matière d’art, parmi les impressionnistes et les symbolistes. Du reste, il en est de connus et de classés parmi les collaborateurs du Père Peinard, tels Ibels, Félix Pissarro, Luce, Willette, G. Maurin, Gravelle, etc.

La Révolte, elle, ne publie pas de gravures dans le corps du journal, mais ne reste cependant pas tout à fait indifférente à la propagande par l’image. On trouve dans ses bureaux de fort belles eaux-fortes reproduisant les portraits de Proudhon et de Bakounine, les aïeux de l’anarchie, et une grande gravure mystique représentant, pendus en des linceuls, les quatre anarchistes mis à mort à Chicago.

Vignette de rubrique du « Père Peinard »


La Presse littéraire anarchiste


L’anarchisme littéraire a pris naissance, il y a quelques années, dans ces petites revues qui prêchaient le bouleversement de la langue française.

La presse quotidienne signala en leur temps les articles incendiaires, sous une forme compliquée le plus souvent, publiés par les Écrits pour l’Art, les Entretiens, le Mercure de France, l’Idée libre et tant d’autres.

En 1891, les jeunes écrivains à tendances anarchistes, infime minorité, en somme, parmi les révolutionnaires de la langue, trouvent une occasion de se grouper : Zo d’Axa fonde l’En Dehors, disparu aujourd’hui par suite de la condamnation de son directeur à deux ans de prison, condamnation qui le retient depuis de longs mois à Sainte-Pélagie.

Ses collaborateurs furent : O. Mirbeau, Alex. Cohen (récemment expulsé), S. Faure, Arthur Byl, A. Tabarant, Vielé-Griffin, Bernard Lazare, Lucien Descaves, G. Darien, H. de Regnier, Paul Adam, René Ghil, St-Pol-Roux (le Magnifique), etc.

Le sous-sol de la rue Bochard-de-Sarron, aux piliers frustres, meublé de bancs courant le long du mur, d’une table immense et d’un orgue (?), où l’En Dehors s’était installé, était, on le voit, un rendez-vous éclectique d’écrivains de talent et d’esprits originaux.

Les « cris » de l’En Dehors (pour employer sa formule) étaient lancés une fois par semaine. Le tirage était d’environ 6,000 exemplaires.

Une épigraphe expliquait le titre :

« Celui que rien n’enrôle et qu’une impulsive nature guide seul, ce passionnel tant complexe, ce hors la loi, ce hors d’école, cet isolé chercheur d’au delà, ne se dessine-t-il pas dans ce mot : l’En Dehors ! »

Les articles de tête figuraient sous le titre : « Premier cri ». Les Échos s’appelaient « Hourras », « Tollés » et « Petites clameurs ».

À l’En Dehors succéda dernièrement la Revue anarchiste (depuis Libertaire). On y retrouve un grand nombre de collaborateurs de l’En Dehors auxquels il faut joindre Élisée Reclus, Clovis Hugues, A. F. Herold (fils de l’ancien préfet de la Seine), Gabriel Randon, etc. L’Art social et l’Harmonie (Marseille) publient également, mais non exclusivement, des articles à conclusions anarchistes.

Enfin, le supplément littéraire de la Révolte est composé de façon à justifier cette réponse des anarchistes aux mesures de répression : « Vous pouvez saisir nos journaux, nos brochures, vous n’empêcherez pas les camarades de lire ce qu’ont écrit des écrivains bourgeois sur la pourriture et l’abjection de l’heure présente. Et cela seul est plus terrible que tout ce que nous pouvons accumuler de revendications et de menaces. »

Ces suppléments comprennent en effet toutes les pages de la production littéraire courante où — accidentellement — tel chroniqueur s’apitoie sur les souffrants et les déshérités, où tel romancier flagelle les puissants et les heureux, où d’autres ridiculisent les préjugés, sapent les principes, découvrent quelque plaie.

Voici au surplus, un sommaire de ce supplément :

  • Le Droit à la terre pour tous, Herbert Spencer.
  • La Légion d’honneur, Jules Lemaitre.
  • Pas Flatteur, mais juste, Villiers de l’Isle-Adam.
  • Professeurs d’aujourd’hui, Zéphirin Raganasse.
  • Le Rallié, Paul Adam.
  • Ombres parisiennes, Aurélien Scholl.
  • Les Gens du monde, Paul Hervieu.
(Gravure extraite de l’Almanach du Père Peinard)


Almanachs anarchistes


S’étant créé une presse politique, des revues littéraires et une imagerie, les anarchistes voulurent avoir également un almanach qui leur fût propre. Le premier parut en 1892. L’auteur-éditeur était le camarade Sébastien Faure, qui avait carrément arboré le titre : Almanach anarchiste. Distraction ou ignorance ? Faure avait, en ses premières pages, reproduit l’habituel calendrier Grégorien, avec l’éponymie des saints ! On devine la grande colère du Père Peinard et de la Révolte, sous les auspices desquels avait paru cette publication ! Ils furent sur le point de la mettre à l’index et d’en excommunier l’auteur. Par bonheur, l’infâme calendrier bourgeois ne remplissait que les quatre premières pages : on les arracha, et l’almanach put être mis en vente après cette ablation purificatrice.

S. Faure, après cette première expérience, s’estima sans doute peu apte à jouer, dans le parti, les Mathieu Laensberg. Sa tentative ne se renouvela pas l’année suivante, et il faut sauter à 1894 pour trouver un deuxième almanach anarchiste, l’Almanach du Père Peinard, en tête duquel trônent le calendrier révolutionnaire et ses dénominations de jours empruntées au règne animal, végétal et minéral.

Cela est déjà plus orthodoxe, mais non suffisamment, disent les gros bonnets du parti. Et ils cherchent un calendrier qui soit bien à eux, s’efforçant de trouver une date astronomique en concordance avec une date historique anarchiste. Ils obtiendraient ainsi le point de départ d’une ère nouvelle, l’ère anarchiste, qui s’imposerait au parti, en attendant que l’humanité affranchie n’en connût plus d’autre. Ne pouvant nous faire part de cette trouvaille, l’almanach de 1894 se contente d’établir des éphémérides anarchistes. En voici quelques-unes, grapillées de-ci de-là :

12 janvier 1887. — Clément Duval est condamné à mort pour avoir exproprié le palais d’une richarde et avoir fait quelques boutonnières dans la sale peau du roussin Rossignol.

N’osant le raccourcir, la gouvernance l’expédie à la Guyane.

28 septembre 1883. — Inaugurance, au Niederwald, de la statue de la Germania, glorifiant la guerre de 1870. Reinsdorff et ses copains avaient miné le sol : le tyran d’Allemagne et sa séquelle devaient sauter en l’air, un salaud coupa la mèche et les gas furent pincés.

22 avril 1892. — Baffes d’anarchos sur toute la France, en prévision du procès de Ravachol et du 1er Mai. L’âne bâté ministériel, le Loup-Bête (Loubet) rassure les bouffe-galette : « Roupillez en paix, tous les anarchos sont au ballon. » Le soir du 26, le restaurant Véry sautait comme une m…, d’où un nouveau mot : véryfication.

8 novembre 1892. — Une petiote marmite destinée au baron Reille, l’exploiteur de Carmaux, s’esclaffe dans le commissariat de la rue des Bons-Enfants.

Vignette de rubrique du « Père Peinard »


La bibliothèque anarchiste


Parfois les journaux anarchistes publient une note ainsi conçue :

Le groupe des travailleurs communistes-anarchistes de … a décidé de fonder une bibliothèque.

À cet effet un local vient d’être loué, nous prions les camarades de nous aider dans notre tâche par l’envoi de brochures, journaux, publications périodiques.

Les camarades ont, par des prêts ou des dons volontaires, à leur disposition, un certain nombre d’ouvrages, mais il est de toute utilité pour la bibliothèque d’avoir en sa possession les ouvrages de Buchner, Hœckel, Darwin, Herbert, Spencer, Tolstoï, Herzen, Bakounine et Élisée Reclus.

À citer encore cette insertion toute récente qui emprunte quelque intérêt au nom du bibliothécaire, devenu célèbre depuis — à de tout autres titres :

Il vient d’être fondé à Choisy-le-Roi un cercle philosophique pour l’étude et la vulgarisation des sciences naturelles, avec bibliothèque, conférences scientifiques, etc.

Nous prions les camarades qui pourraient nous envoyer des bouquins pour la bibliothèque, de les envoyer chez M. Aug. Vaillant, 17, rue de la Raffinerie, à Choisy-le-Roi (Seine).

Voilà comment se fonde une bibliothèque anarchiste. Quant aux livres qui en doivent faire partie, on vient de voir qu’ils peuvent se diviser en deux catégories. D’une part les œuvres de Buchner, Darwin, Spencer, Babœuf, Guyau et autres philosophes ou physiologues qui n’ont d’autre titre à figurer dans une bibliothèque anarchiste que celui d’innovateurs en matière sociale. D’autre part, les ouvrages purement anarchistes d’écrivains et de savants.

Ces derniers sont en très petit nombre. Le cycle de la littérature anarchiste proprement dite commence avec Proudhon : Qu’est-ce que la propriété ? Création de l’ordre. Puis viennent : Max Stirner, L’individu et son avenir, et Bakounine : Dieu et l’État.

P. Kropotkine a condensé ses innombrables brochures et ses conférences, toutes ses paroles et tous ses écrits, ainsi que ses articles du Révolté et de la Révolte en deux livres, qui sont l’Ancien et le Nouveau Testament anarchistes : les Paroles d’un révolté et la Conquête du pain.

Jean Grave a publié : La société mourante et l’Anarchie et La société au lendemain de la Révolution. Mentionnons encore, parmi les livres, les Préjugés et l’Anarchie, publié en 1888 à Béziers, par François Guy ; le Livre des misères, de Louise Michel, et c’est tout, car Élisée Reclus n’a pas, jusqu’ici, jugé à propos de rassembler et de coordonner les nombreuses idées et brochures qu’il a données au parti.


Les brochures


Il nous reste à parler encore d’un très important facteur de la propagande : la brochure.

La Révolte en a monopolisé, ou à peu près, la publication, la vente et la diffusion. Le prix varie de 25, 15 et 10 centimes. Pour deux ou trois francs, tout camarade peut fixer de façon précise, dans son esprit, l’image abominable de la société mourante, et celle radieuse et pleine de promesses de la société future.

La mention que l’on rencontre souvent sur la couverture : « Lire et faire circuler », lui rappelle qu’il doit communiquer ces feuillets à tous ceux qui ignoreraient encore le nouvel évangile.

Beaucoup de ces brochures sont anonymes. Celles qui sont signées portent les noms de Reclus, Kropotkine, Darnaud, S. Faure, Malato, Hamon, D. Saurin, etc. Leur ton est généralement modéré. Il en est quatre ou cinq dont le tirage s’est élevé de 30 à 60,000 exemplaires.

Le Salariat, l’Esprit de révolte et La loi et l’autorité, de Kropotkine, portent cette curieuse mention :

Brochure publiée à 7,000 exemplaires, conformément au désir de notre camarade Lucien Massé, coiffeur à Ars-en-Ré, qui, en mourant, a légué à la Révolte la somme nécessaire.

Grâce à des souscriptions ouvertes dans les journaux pour la propagande, le parti dispose aussi de brochures qui se distribuent gratuitement. Parmi elles, la brochure Riches et pauvres est particulièrement curieuse. Éditée par « Le groupe de propagande communiste, anarchiste, par la brochure à distribuer », elle ne renferme rien d’autre que deux articles de l’Enquête Socialiste de notre collaborateur Jules Huret qui parurent dans le Figaro sous le titre : Rothschild, et : À Roubaix. Il en a déjà été tiré 50,000 exemplaires. On en tient à la disposition des camarades pour les seuls frais du colis : 0 fr. 60, 3 kilos, en gare.

Vignette de rubrique du « Père Peinard »


LA DOCTRINE


Les Principes anarchistes


On sait que l’anarchisme, comme conception révolutionnaire spéciale, prit officiellement naissance au Congrès de Lausanne, le 18 mars 1876. La Commune y fut flétrie. Oui, la Commune de Paris fut dénoncée comme un « type de gouvernement autoritaire », surtout à cause de sa reconstitution des services publics ! Ceci fait, on s’occupa de réduire les théories révolutionnaires à leur plus simple et ultime expression : la doctrine anarchiste était née.

Elle comprend deux parties très tranchées.

La première, entièrement négative ou destructive, dit :

1º Plus de propriété : guerre au capital, aux privilèges de toutes sortes et à l’exploitation de l’homme par l’homme,

2º Plus de patrie : plus de frontières, ni de luttes de peuple à peuple,

3º Plus d’État : guerre à toute autorité, élue ou non, dynastique ou simplement temporaire, et au parlementarisme.

D’où les axiomes suivants, tirés de droite et de gauche :

1º La propriété c’est le vol (Proudhon). Le capital est bien du travail accumulé, mais le travail des autres accumulé dans les mains d’un voleur (J. Grave). Le mariage actuel équivaut à la prostitution la plus éhontée (Idem).

2º La patrie n’est qu’un mot sonore (J. Grave). L’armée est une école du crime (A. Hamon).

3º Je ne veux pas qu’on m’em… bête (le Père Duchesne). Ni Dieu ni maître (Blanqui). Le suffrage universel est la plus grande mystification du siècle (Anonyme).

Arrivons à la seconde partie de la doctrine, affirmative celle-ci :

Toute organisation quelle qu’elle soit, toute délégation propre au fonctionnement de cette organisation ayant été déclarée antirévolutionnaire, il est proclamé que (sous peine de n’être qu’une nouvelle forme d’exploitation) la Révolution sociale ne doit avoir d’autre objectif que de créer un milieu dans lequel désormais l’individu ne relèverait que de lui-même.

De là ces deux formules qui résument toute la doctrine affirmative :

Fais ce que veux ;

Tout est à tous, c’est-à-dire : Puise à même le fonds commun de la richesse sociale.