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Ces deux principes étant sauvegardés, point de théories fixes ni de limites.

Deux tentatives se sont produites récemment pour discipliner le parti. Au Congrès anarchiste de Londres (1892) et à Chicago (1893), certains camarades (Merlino, Malatesta) firent observer que le parti gagnerait à suivre les impulsions d’une direction, dont il resterait à chercher et à déterminer avec soin la forme. Mais aussitôt on objecta que, quelle que puisse être cette forme, ce serait une atteinte au principe : « Fais ce que tu veux. » Et la motion fut enterrée.

Le parti anarchiste n’a donc ni conseil général comme l’Internationale, ni comité directeur comme la Commune. Pas de mot d’ordre non plus. C’est là, soit dit en passant, les raisons qui rendent très difficile la surveillance de la police, car naguère ses efforts étant portés sur les têtes, c’est-à-dire sur un petit nombre, elle parvenait toujours, avec du temps, de la patience et de l’argent, à s’assurer le concours de l’un des dirigeants et à connaître le mot, tandis que se trouvant en présence des individualités multiples de l’anarchie, malgré une surveillance extrême, elle ne peut guère compter que sur le hasard.


Doctrines négatives ou destructives


Les théories négatives se trouvent assez clairement exposées dans une brochure qui a pour titre : Les Anarchistes et ce qu’ils veulent. L’auteur part de ce principe :

« La terre et l’industrie produisent plus qu’il n’en faut pour donner l’aisance à chaque individu. » Et il en conclut qu’il est épouvantable que des êtres humains manquent du nécessaire toute leur vie, tombent malades de privations et meurent même de faim.

La doctrine est développée sous forme de dialogue entre ouvriers, l’un anarchistes, l’autre ignorant encore la bonne parole :

Jean (anarchiste). — Le droit au bien-être, voilà ce que les anarchistes réclament. C’est pour l’assurer à tous les êtres humains qu’ils prêchent l’abolition de la propriété, de l’autorité et de toutes les institutions actuelles, qui sont injustes parce qu’elles ne servent qu’à maintenir la majorité laborieuse sous le joug d’une minorité férocement égoïste.

Louis. — Comment, vous voulez détruire la propriété ? Mais c’est une folie !

Jean. — En parlant d’abolir la propriété, nous ne parlons pas de détruire les richesses sociales qui doivent au contraire être mises en commun. Nous voulons abolir le droit de posséder individuellement.

Louis. — Pourquoi ?

Jean. — Parce que le droit de possession est la plus grande cause de discorde dans l’humanité. C’est lui qui pousse les hommes à s’exploiter, se voler, s’entre-tuer. C’est par désir de posséder que certains individus archi-millionnaires affament des milliers d’êtres humains, et que des crimes monstrueux se commettent partout.

C’est le désir de possession qui engendre les guerres, c’est toujours ce désir qui tue dans le cœur de chacun tout sentiment d’honnêteté et de solidarité.

Après avoir fait le procès de la propriété, Jean s’occupe du capital :

Aujourd’hui, grâce au droit de possession, les capitalistes détiennent pour leur seul bénéfice tout ce que le progrès engendre ; ils peuvent, s’ils le veulent, affamer des populations tout entières.

Or ce sont les travailleurs qui produisent tout. La preuve, la voici : place une fortune dans un coffre, cent ans après, il n’y aura pas un centime de plus dans le coffre, tandis que si tu mets cet argent dans des spéculations, dans des entreprises commerciales ou industrielles, tu réaliseras des bénéfices, grâce au travail d’autrui.

Donc : guerre au capital. Passons à la famille. L’homme propriétaire a façonné la famille de manière à pouvoir, à sa mort, transmettre le fruit de ses rapines à ses descendants ; la femme a été considérée comme inférieure, ou plutôt comme une propriété ; c’est pourquoi la famille a été rendue indissoluble. Les anarchistes veulent donc détruire cette famille-là, « basée sur l’intérêt et non sur l’affection » ; mais ils conservent la famille, en général : l’union libre lui permettra de revenir à sa base logique.

Parmi les autres « préjugés » que les anarchistes s’efforcent de déraciner, un de ceux qui sont l’objet des plus grands efforts est l’idée de patrie. Ils ont fondé la Ligue des Antipatriotes, qui est des plus favorisées par les souscripteurs anarchistes. Cette Ligue publie des placards et tient des réunions, surtout au moment du départ des conscrits. Elle a une chanson, le Chant des Antipatriotes, à tous les points de vue lamentable, ainsi qu’on va voir :

Aux idoles de la Patrie
Nous sacrifions le bonheur ;
En pratiquant l’idolâtrie
Nous avons pourri notre cœur.
Serons-nous toujours les victimes
Des dirigeants et des coquins ?
Non ! Alors, arrêtons les crimes
Par la mort des chefs assassins.

REFRAIN

Debout ! Frère de misère !
Pour nous y’a pas de frontière,
Révoltons-nous contre tout affameur.
Pour écraser la bourgeoisie
Et supprimer la tyrannie :
Il faut lutter en chœur
Pour l’Anarchie.

Nous épargnerons au lecteur les autres couplets, ainsi que le développement des théories antipatriotiques ; elles sont assez généralement connues au surplus, n’étant malheureusement pas propres au seul parti anarchiste.

Ce qui lui appartient exclusivement, en revanche, c’est le raisonnement suivant, par lequel il anéantit l’autorité :

Quel que soit le nom dont s’affuble l’autorité nouvelle, quelque bénigne qu’elle cherche à paraître, quels que soient les amendements que l’on y apporte, quel que soit le mode de recrutement de son personnel, ne s’en posera pas moins le dilemme suivant :

Ou bien ses décisions auront force de loi et seront obligatoires pour tous, alors elle aura besoin de toutes les institutions actuelles (propriété, famille, patrie, armée, État) pour les appliquer et les faire respecter ? — Alors, renonçons à être libres.

Ou bien les individus resteront libres de discuter les décisions gouvernementales, de s’y conformer s’il leur plaît, d’envoyer promener l’autorité si elle les embête ? — Alors, la liberté reste entière, mais le gouvernement est inutile tout en restant une entrave et une menace. Conclusion : pas de gouvernement.

Nous ne suivrons pas plus loin le développement des théories négatives de l’anarchie. C’est la partie de la doctrine que l’on croit généralement connaître. On entend dire souvent : « Nous ne savons ce que les anarchistes ne veulent pas, mais eux ignorent ce qu’ils veulent. » Cela est inexact. C’est pourquoi, l’espace nous étant mesuré, nous préférons faire une place plus large aux théories affirmatives.


Doctrines affirmatives ou créatrices


Les doctrines affirmatives sont quelque peu négligées dans la brochure de propagande, comme elles le sont dans l’image. C’est pour détruire, d’abord, que l’anarchie veut enrôler des camarades.

Mahomet, lui, fanatisait l’Asie et l’Afrique par les séductions de son paradis.

Le paradis que sera la société future n’est guère relevé que dans deux livres : la Conquête du Pain (Kropotkine) et la Société au lendemain de la Révolution (J. Grave), qui, par leur prix, ne sont pas des œuvres de diffusion.

Ces deux livres suffisent à nous renseigner abondamment sur ce que veulent créer les anarchistes, à nous initier à l’avenir d’Harmonie et de Bonté qu’ils réservent à l’humanité sous la forme du communisme.

« Fais ce que veux » et « Tout est à tous » en sont les formules brèves.

Pour J. Grave, le temps d’anarchie, ce sera :

Une société sans autorité dans laquelle les hommes vivront sur le pied de la plus parfaite égalité, sans substituer aucun privilège à ceux qui auront été détruits, et consommeront, produiront, agiront en commun, nulle appropriation personnelle ne venant détruire ou même compromettre l’œuvre accomplie d’expropriation nationale, — une société qui n’aurait aucun droit, aucun pouvoir sur l’individu, et à laquelle, en aucun cas, l’individu ne pourrait être sacrifié, parce que son intérêt saurait être en antagonisme avec l’intérêt de l’individu.

Voilà qui est bien abstrait : il semble que, de plus en plus, nous nous éloignons du paradis de Mahomet. Attendez. Kropotkine, Grave et quelques autres, un peu visionnaires, vont dépenser des trésors d’ingéniosité pour donner un corps à leur rêve communiste anarchiste.

Pas une objection qui leur paraisse sérieuse. Le jour où l’on ne pourra plus puiser au tas, on pratiquera le rationnement, devant lequel il n’y aura de privilégiés que les malades, les vieillards, les enfants et aussi les faibles d’esprit.

Le lait manque : on le réserve pour les nouveau-nés. Les œufs deviennent rares : ils sont pour les convalescents. Le stock d’étoffes de soie et de velours est insuffisant : que les femmes les plus frivoles s’en emparent, si elles ne rougissent pas d’afficher leur frivolité !

N’y a-t-il pas des fainéants que les travailleurs devront nourrir ? — Il n’y aura plus de fainéants lorsqu’il ne s’agira plus de travailler pour autrui : celui qui s’interdirait les joies du travail serait un insensé.

Et les travaux pénibles et dégoûtants ? Qui donc, par exemple, voudra être vidangeur ? — Eh bien ! mais chacun y ayant mis du sien pour remplir la fosse, chacun y mettra du sien le jour où le besoin de la vider se fera sentir, afin de n’être pas empoisonné.

Et les criminels ? — Quand les causes des crimes : la richesse et la toute puissance des uns, la misère et la servitude des autres, auront disparu, il ne se commettra plus de crimes, il n’y aura plus de criminels parmi les hommes reconquis par l’Harmonie naturelle et par la Bonté première.

Sur tous les points, les anarchistes ont réponse (trop facile le plus souvent) à tout ce qu’on leur peut opposer. Avoir réponse à tout, n’est-ce pas le seul moyen qu’on ait encore trouvé de convaincre et de séduire les hommes, quelle que soit la valeur des réponses ?

À noter que les théoriciens commencent très sincèrement par se séduire et se convaincre eux-mêmes. Ils ont cette grâce d’état : la foi — la foi en la Bonté et aussi en la Science absolues.

Scientifiquement, ils ne doutent de rien. L’un d’eux nous affirmait récemment : « Quand on aura solidifié l’azote, on n’aura même plus besoin de faire du pain ! ». La Conquête du Pain, de Kropotkine, c’est la conquête de l’azote. Il faut lire dans ce livre très curieux et très varié les bilans du travail nécessaire.

Il y est prouvé, par exemple, que, par l’agriculture seulement, la moitié des adultes valides de la Seine et de Seine-et-Oise, en travaillant 58 jours par an, à raison de 5h par jour, subviendront à tous les besoins de l’existence aisée, voire luxueuse, de tous les habitants de ces deux départements.

Et l’agriculture selon Kropotkine, l’agriculture au temps d’anarchie, ce ne sera plus le paysan courbé sur la charrue, jetant au hasard dans le sol un blé mal trié et attendant avec angoisse ce que la saison, bonne ou mauvaise, lui apportera, ce ne sera pas la bête fauve de la Bruyère…

L’agriculteur, perfectionnant la grande culture américaine, en arrivera à faire le sol, à défier les saisons et le climat, à chauffer l’air et la terre autour de la jeune plante, à produire, en un mot, sur un hectare ce que l’on ne réussirait pas à récolter sur cinquante, et cela en réduisant beaucoup la somme totale du travail.

… Et il n’y a ni Parisien ni Parisienne affaiblis qui ne soient capables, après quelques heures d’apprentissage, de surveiller les machines ou de contribuer, chacun pour sa part, au travail agraire… simple affaire de s’amuser un peu dans les champs…

Le socialiste réclame pour les travailleurs la journée de huit heures avec un jour de repos par semaine. L’anarchiste la lui promet de cinq heures, avec cinq jours de travail seulement par mois, grâce à la suppression du parasitisme. Pas de fatigue, et le travail facile (même aux Parisiennes !) ce sont deux points importants du programme.

Si de la tâche pénible, mais saine, du laboureur, Kropotkine passe à celle, atroce, des mineurs, il la transforme plus radicalement encore :

On trouvera, dit-il, la machine qui doit guider les rayons du soleil et les faire travailler, sans qu’il soit besoin d’aller chercher dans les profondeurs de la terre la chaleur solaire emmagasinée dans la houille !

Il est difficile d’aller plus loin dans ce sens !

Mais l’homme a d’autres besoins que les besoins matériels.

Les besoins de luxe, de jouissances scientifiques et artistiques sont prévus : l’anarchie prétend assurer à tout le monde ces joies réservées actuellement au petit nombre.

Chacun aura le loisir de se les procurer par quelques heures de travail supplémentaire. L’écrivain qui voudra publier un livre, ses admirateurs qui voudront le lire, le composeront, l’imprimeront, le brocheront en commun. Comme la littérature, la science et l’art seront servis par des volontaires et n’en seront que mieux servis.

L’art trouvera une inspiration plus haute. Plus de musées, prisons des statues. Les marbres revivront dans les acropoles des cités. Et avec quelle vérité les peintres ne rendront-ils pas la nature, la vallée ou la mer, le lendemain d’une journée de moisson, ou d’une après-midi de pêche !


La Grande Révolution


Telle est la société au lendemain de la révolution que les écrivains anarchistes considèrent comme imminente, et qu’ils essaient également de nous décrire par avance.

Ce sera d’abord l’insurrection, la fuite des gouvernants, l’armée se joignant aux insurgés, la police s’évanouissant, « les gros bourgeois filant en lieu sûr », la Commune proclamée par le peuple qui, lui, est resté. Le sang coulera, mais ce ne sera qu’un accident de la lutte.

Puis commencera la véritable révolution : l’anarchie proclamera le droit de vivre pour tous et prendra possession des dépôts de blé, des magasins de vêtements et des maisons habitables. L’expropriation sera générale, complète et sincère. Après avoir pris possession des richesses, on les inventoriera, et immédiatement le principe s’établira de la prise au tas ou du rationnement, selon l’abondance ou l’insuffisance de chaque chose. Expropriateurs et expropriés seront traités sur le même pied.

Et quand surgira la question du ravitaillement, on la tranchera par l’échange des produits de l’industrie des villes contre ceux du travail des champs. Pour les logements, des statistiques seront dressées d’après lesquelles on se répartira les appartements selon ses besoins, sans même déloger ceux qui n’occuperaient que les pièces qu’il leur faut.

Quant aux vêtements enfin, sans que personne fût dépouillé de son patelot, il suffira de mettre en commun ceux que renferment les magasins pour que chacun pût trouver habit à sa taille.

Et la société communiste anarchiste organisée n’aura plus qu’à se laisser vivre.

On le voit, les anarchistes ne craignent rien tant que de paraître vouloir ramener l’homme à l’âge de pierre, à l’époque des cavernes. Leur prétention est de faire table rase de tous les impedimenta de la société actuelle, à l’exception des progrès et des résultats scientifiques acquis. Plus de propriété, plus de gouvernement, mais pas un instant d’arrêt dans la marche du progrès industriel et scientifique.

Tel est le contenu de ces livres, de ces brochures, que les lecteurs des journaux quotidiens ne connaissent guère que pour avoir lu à maintes reprises ces jours derniers : « Une perquisition chez le compagnon X… amène la découverte et la saisie de toute une collection de livres anarchistes et de brochures révolutionnaires. »


Communistes & individualistes


Avec des principes aussi larges que « Fais ce que veux » et « Tout est à tous », l’anarchie était condamnée à laisser, aussi bien qu’un parti politique proprement dit, ses adeptes s’orienter chacun selon son passé ou ses aspirations, vers le but commun.

Et le seul examen des manifestations anarchiques diverses nous amène ainsi à distinguer : 1º les communistes ; 2º les individualistes ; 3º les littéraires ; 4º les impulsifs.

Communistes et individualistes sont d’accord sur tous les points négatifs ou destructifs de la doctrine. Ils se séparent sur les plans d’organisation au lendemain de la Grande Révolution.

Les communistes ont pris comme point de départ que : l’homme ne saurait s’isoler.

La société est un de ses besoins. Personne ne peut créer sans le concours des autres et il est impossible d’estimer la part qui revient à chacun des richesses que tous contribuent à créer.

Les individualistes, eux, exigent pour l’homme de la société future la jouissance du produit intégral de son propre travail et ainsi la reconstitution d’une propriété individuelle qui ne serait plus le vol (pourquoi ?). Ils réprouvent d’autre part la violence pour arriver à la révolution sociale et n’admettent que la grève générale.

En France aucune personnalité anarchiste ne s’est ralliée à cette doctrine.


Les littéraires


Même chez des doctrinaires, des scientifiques comme les auteurs de Évolution et Révolution, la Conquête du Pain, la Société mourante, les théories s’enveloppent d’une forme pittoresque et artistique.

Des littéraires, des cérébraux n’ont pas manqué d’être séduits par divers aspects des théories révolutionnaires. De là la poussée d’anarchisme que nous avons signalée dans les jeunes revues. De là aussi des œuvres, brochures et livres, où se développèrent les brefs aperçus de ces intermittents périodiques, et que l’anarchie put abusivement quelquefois, revendiquer.

C’est ainsi que Sous-Off, Biribi, la Psychologie du militaire professionnel, le Catéchisme du soldat ont livré le plus rude assaut qu’elle ait jamais subi à l’armée, cette bête noire des anarchistes.

Accueillis et choyés par l’anarchie, quelques-uns vont jusqu’à une conversion sincère, quoiqu’un peu profane : la sympathie pour certaines idées, la séduction par les mots les mènent à l’adoption de la doctrine entière, — sinon pour partager les rêves de société future, du moins pour applaudir à leurs espoirs et au besoin à leurs tentatives de destruction de la société actuelle.

Au lendemain du verdict du jury de la Seine condamnant Ravachol aux travaux forcés seulement, Octave Mirbeau écrivait dans l’En-dehors :

Par delà l’acte dont on leur criait l’épouvantable horreur, les jurés n’ont-ils écouté que la voix de l’idée future, de l’idée dominatrice qui le spécialise, cet acte, qui le grandit ?…

J’ai horreur du sang versé, des misères, de la mort. J’aime la vie, et toute vie m’est sacrée. C’est pourquoi je vais demander à l’idéal anarchiste ce que nulle forme de gouvernement n’a pu me donner : l’amour, la beauté, la paix entre les hommes. Ravachol ne m’effraie pas. Il est transitoire comme la terreur qu’il inspire…

C’est la grande pitié qu’il éprouve pour la misère humaine qui a rallié Mirbeau à l’anarchie. Zo d’Axa, qui en fondant l’En-Dehors, donna un organe à l’anarchie cérébrale, est hanté, au contraire, par une vision tout esthétique de la révolution sociale. De tempérament rebelle aux abstractions aussi bien qu’aux conclusions scientifiques, il refuse lui-même la qualification d’anarchiste que les anarchistes lui octroient.

En vérité, écrit-il, il n’est pas indispensable de se sentir anarchiste pour être séduit par l’ensemble des prochaines démolitions.

Tous ceux que la société flagelle dans l’intimité de leur être veulent d’instinct des revanches aiguës. Ils savent un sûr moyen de cueillir la joie tout de suite : détruire passionnément.

Dans un article intitulé Nous, il prend tâche de s’analyser :

Pas plus groupés dans l’anarchie qu’embrigadés dans les socialismes nous allons — individuels, sans la Foi qui sauve et qui aveugle. Nos dégoûts de la société n’engendrent pas en nous d’immuables convictions. Nous, nous luttons pour la joie des batailles, et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent nos petits-neveux ? Il faut vivre dès aujourd’hui, et c’est en dehors de toutes les règles, de toutes les théories même de l’anarchie, que nous voulons nous laisser aller toujours à nos pitiés, à nos douleurs, à nos rages, à nos instincts, avec l’orgueil d’être nous-mêmes !

Un tel dandysme, quand il est affiché avec une crânerie qui mène à la prison politique, a grande allure, et nous sommes loin, avec celui qui se plaît à s’en parer, des fumistes de la Révolution sociale à la façon de M. Laurent Thailhade, auquel l’attentat de Vaillant inspirait cette réflexion : « Qu’importent les victimes, si le geste est beau ! » Le geste de certains cérébraux de l’anarchie serait-il beau sous la douche ?


Les impulsifs


Communistes, individualistes, littéraires, tous les théoriciens du parti ont conçu une doctrine toute d’une pièce et, autant qu’ils l’ont pu, impersonnelle.

Bien différents sont les partisans de la propagande par le fait, c’est-à-dire ceux de leurs coreligionnaires que les anarchistes qualifient du terme bizarre et vague de : impulsifs. Ne retenant de la doctrine que ses conséquences, des principes que leurs conclusions, — réfractaires, déclassés, ratés de toutes les professions ont inventé à leur tour une anarchie à eux, se rapprochant davantage de la vieille acception du mot que de sa signification étymologique d’après Proudhon. Ils se sont fait avec leurs haines, leurs colères, leurs souffrances, une doctrine qui n’est que l’application à leurs passions et instincts personnels du réquisitoire anarchiste contre la société.

Ces impulsifs, les doctrinaires ne peuvent les renier, puisqu’ils prêchent : « Seul juge de l’importance de ses griefs contre la société ou contre l’un quelconque de ses membres, l’individu demeure libre dans le choix des moyens d’en poursuivre le redressement. »

Toute la théorie de la propagande par le fait tient dans ces lignes. Mais cette formule ne serait probablement pas entrée dans la pratique s’il ne s’était trouvé pour la recueillir ces révoltés, devenus anarchistes par la seule séduction de voir le vol ou l’assassinat réhabilités sous le nom d’acte légitime d’expropriation ou de destruction.


Le Culte de Ravachol


Discuté d’abord pour ses méfaits antérieurs, presque désavoué par le parti anarchiste, Ravachol, le plus célèbre des impulsifs, vit ensuite une réaction complète se produire en sa faveur. Ce mouvement d’admiration ne fit que grandir pendant son double procès, jusqu’à sa condamnation à mort. Octave Mirbeau et Tabarant le louangèrent dans l’En-Dehors ; la Révolte, après les premières hésitations, le revendiqua ; M. Paul Adam fit son éloge dans les Entretiens ; M. Goullé le défendit dans l’Art social, etc.

Après son exécution, ce fut mieux encore : certains découvrirent une suprême logique — anarchiste — dans ses divers crimes. On constata qu’il avait donné sa forme définitive à l’insurrection individuelle. On décida qu’il avait été l’assassin, le violateur de sépulture, le dynamiteur, le guillotiné — symbolique.

Le culte de Ravachol était né.

Les anarchistes comptaient déjà auparavant des martyrs : les pendus de Chicago, les garrottés de Xérès, les Allemands Reinsdorf et Kuchler, exécutés à la hache. Il fallait aux révolutionnaires français, malgré leur internationalisme, un martyr national, exécuté par la guillotine.

Ce fut plus qu’un martyr : ce fut Ravachol-Jésus, comme l’a écrit un rimeur du parti, Paul Paillette.

Une photographie le représentait debout, l’œil illuminé, en sabots de détenu, entre deux gendarmes, fut reproduite à des milliers d’exemplaires ; une autre eut encore plus de succès ; elle porte ses dernières paroles :

Si tu veux être heureux,
Nom de Dieu !
Pends ton propriétaire

Des brochures à sa gloire étaient publiées : Ravachol anarchiste, Ravachol et Carnot aux enfers, etc. Enfin, dans l’Almanach du Père Peinard, on trouve comme éphémérides les diverses phases de la vie de Ravachol, un hymne : la Ravachole, et son portrait symbolique.

Le « ravacholisme » compte ses adeptes parmi les impulsifs uniquement et les lecteurs du Père Peinard. La Révolte ne proteste pas, mais fait grise mine à ce culte : les théoriciens du parti craignent de voir se réclamer de l’anarchie des malfaiteurs qui, eux, n’auraient rien de symbolique.


CONCLUSION


Nous avons tenu à conserver à cette étude le ton calme qui convient à une enquête, évitant d’encombrer de polémiques et de protestations l’exposé des faits et des théories.

Haines et Chimères — voilà tout ce que l’anarchie a trouvé pour le soulagement de l’humanité souffrante.

Leurrer les déclassés de vains espoirs, enrôler sous le même drapeau noir malfaiteurs vulgaires et miséreux abusés pour en composer une véritable armée du crime, la plus redoutable qui ait jamais menacé la société — c’est là tout le résultat que préparent les théories anarchistes.

Il ne nous appartient pas ici de conclure. Nous avons essayé de diagnostiquer le mal : à tous ceux qui ont foi en le seul Progrès pour apaiser et supprimer les misères sociales, aux hommes de cœur de tous les partis, de chercher le remède.

Félix Dubois.