Page:Le Franc - Le destin - nouvelle canadienne inédite, Album universel, 25 août 1906.djvu/13

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les réverbères semblaient des lumières tristes de phares à feux fixes.

Son sac de voyage était à portée de sa main, ses menus bagages rassemblés ; elle avait mis son chapeau et son manteau pour être prête à partir dès qu’apparaîtrait Maurice. Ce serait si bon d’errer dans la ville à son bras. Elle avait reconquis le calme, la vision saine de l’avenir. Sa montre marquait neuf heures et demie. Il ne pouvait tarder… Les tramways s’arrêtaient juste devant l’hôtel, à l’intersection de deux rues. Et chaque fois qu’il en descendait des voyageurs, Andrée tressaillait. Celui-ci avait la grande taille du député Richard, celui-là sa façon de porter la tête, cet autre, en passant sous le rayonnement d’un bec de gaz, montrait la même pâleur, les mêmes yeux sombres. Cependant, ce n’était pas encore lui. Parfois, une voiture débouchait au tournant de la rue, et Andrée, le cœur battant, se penchait de plus en plus, crispant davantage les mains au balcon de fer forgé quand elle continuait sa course, sans s’arrêter.

Dix heures ! Il ne lui restait plus que deux heures pour marcher à ses côtés, pour se perdre avec lui dans la nuit, dans le froid, dans le temps illimité. Toute une vie tenait dans ces deux heures. Oh ! cette fois, elle ne resterait pas muette et absorbée en sa présence, pensant tout bas. Elle lui dirait tout ce qui lui viendrait à l’esprit, toute l’histoire de ces cinq années dont chaque minute lui avait appartenu. Elle se sentait la voix chaude, le cœur sur les lèvres. Une grande douceur régnait en elle ; elle n’était pas triste, elle ressentait seulement le besoin de se libérer du passé avant d’entreprendre ce nouvel avenir, de faire le don de tout l’ancien