tège a continué sa route. Le soir à huit heures, une représentation de gala a été donnée au théâtre municipal. Un orchestre de 58 musiciens, venus de Munich, a exécuté des œuvres symphoniques, après quoi un discours de circonstance a été prononcé par M. E. Muller. La soirée s’est terminée par la représentation de l’opéra en deux actes, Il Re Pastore, que Mozart écrivit à dix-neuf ans, et dans lequel Mmes Burger-Mathys, Keldorfer, Soärdström et MM. Briesemeister et Mercer ont tenu les rôles principaux.
— Les fêtes ont leurs lendemains et aussi les anniversaires. À l’occasion de celui d’hier, on nous permettra de rapporter quelques détails anecdotiques de la vie de Mozart, bien connus mais toujours amusant à rappeler. À six ans le petit Wolfgang, que l’on appelait familièrement Woferl, part avec son père et sa sœur Nannerl de Salzbourg pour Munich (1762). Il est admis à la cour et est présenté à Marie-Thérèse. Insoucieux de l’étiquette, il saute sur les genoux de l’impératrice et l’embrasse. Un instant après il tombe sur le parquet glissant ; la future reine de France, Marie-Antoinette, l’aide à se relever ; « Vous êtes bonne, lui dit Mozart en la remerciant, je veux vous épouser ». Woferl et Nannerl furent revêtus de vêtements des enfants de la famille royale et on fit leurs portraits, qui sont actuellement au Mozarteum. L’année suivante, Mozart joua de l’orgue à Heidelberg et fut appelé « la merveille de Dieu ». Gœthe, âgé de treize ans, le vit à Francfort et comprit, dit-on, son génie. À Paris, le petit Mozart est introduit à la cour. Il est ébloui par la beauté de Mme de Pompadour artistiquement habillée et peinte, se jette sur elle et veut l’embrasser. Il est repoussé à cause du danger que ses baisers pourraient faire courir aux teintes savantes du visage de la favorite royale : « Quoi, dit-il, l’impératrice m’a embrassé et cette dame me repousse ! » À Mannheim, en 1777, Mozart eut pour élève Mlle Rosa Cannabich. Il semble avoir éprouvé pour elle un sentiment sérieux et tendre. Une de ses sonates lui est dédiée. À quelqu’un qui lui demandait comment serait l’andante, il répondit : « Je l’écrirai d’après le caractère de Mlle Rosa ». Il écrivait plus tard : « Il en fut en effet ainsi, cet andante la personnifie ». Mozart aima plus tard la cantatrice Aloysia Weber ; dédaigné par elle, il épousa sa sœur Constanza, en 1782. Un livre vient d’être publié sur les affections féminines de Mozart pour sa mère, pour sa sœur, pour sa femme, ses parentes, ses amies et ses interprètes. Les cent dix pages de ce livre n’ajoutent rien aux faits déjà connus ; elles sont parsemées toutefois de quelques portraits intéressants. Sous celui de Teresa Saporiti, la première donna Anna, on lit : Hic effigies, ubique fama (Ici le portrait, partout la renommée). Celui de la cantatrice Aloysia Lange, née Weber, la représente en costume de Zémire dans Zémire et Azor de Grétry.
— Le 7 janvier dernier, à l’occasion des fêtes d’anniversaire en l’honneur de Mozart, la section musicale d’une société qui a pris pour titre « Alliance-Dürer » a tenu réunion à Prague. Le président de la section a fait une conférence sur la « signification sociale et artistique de l’apparition de Mozart dans le monde musical ». Si nous en croyons un journal tchèque, il a représenté l’auteur de Don Juan comme le premier musicien qui se soit efforcé de lutter par ses propres forces, sans se mettre à la merci des puissant du jour, et il a ajouté que le jeune maître avait été victime de ses aspirations vers l’indépendance. « Ce que Mozart a essayé, Beethoven l’a réalisé », aurait conclu le conférencier. Une pareille thèse prête assurément à des développements que peut rehausser un talent original et brillant. Il est juste de remarquer toutefois, et M. Batka n’a pu manquer de le laisser entrevoir, que des hommes tels que Gluck et Sébastien Bach ont revendiqué avec bien plus de force, d’énergie et de tenace obstination que Mozart le droit de l’artiste aux égards des puissants et à l’indépendance. Lorsque les circonstances ont pu leur en faire un devoir, ils ont pris une attitude parfaitement digne et parfois même irréductible, vis-à-vis des personnes ou des corps constitués.
— Les chefs d’orchestre qui dirigeront cette année les représentations du festival de Bayreuth sont définitivement désignés. Le premier cycle de l’Anneau sera dirigé par M. Hans Richter, tandis que le deuxième sera conduit par M. Siegfried Wagner. Dans les représentations de Tristan et Yseult, M. Félix Mottl, qu’une brouille avec la maison Wahnfried avait tenu éloigné des représentations de gala pendant ces dernières années, reparaîtra avec sa maîtrise bien connue, et M. Muck tiendra le bâton à celles de Parsifal. Les fervents de Bayreuth reverront également cette année une excellente artiste qu’ils ont souvent chaleureusement applaudie et qui, elle aussi, s’était tenue un peu à l’écart : Mme Schumann-Heinck, qui chantera les rôles d’Erda et de Waltraute.
— On annonce que M. Hans Gregor, le directeur de l’Opéra-Comique de Berlin, se prépare à monter prochainement le Démon de Rubinstein, un des opéras du maître qui, avec Néron, n’ont jamais cessé d’obtenir un grand succès partout où on les a représentés. M. Hans Gregor se dispose aussi à mettre au répertoire de son théâtre la charmante Lakmé de Léo Delibes.
— L’ « Union centrale des musiciens allemands et Association des compositeurs » organise pour le mois de mai prochain, dans les locaux de la Philharmonie, à Berlin, une exposition musicale à laquelle prendront part les fabricants d’instruments de musique, les graveurs, imprimeurs spéciaux et les inventeurs qui voudront soumettre au jury le résultat de leurs recherches. On ne nous dit pas si les étrangers sont admis à exposer leurs produits.
— Extrait du dernier feuilleton de la Gazette de Lausanne, consacré par M. E. Jacques-Dalcroze au « Piano et à l’Éducation musicale » et dédié, par le très érudit et parfait musicien, « aux mères de famille » :
« … Reste l’étude du nuancé et du phrasé. Et celle-ci, qui n’est au programme d’aucun enseignement d’école et dont les principes généraux sont dus à un musicien suisse, M. Mathis Lussy, l’auteur de ce monument de clarté et de logique qui s’appelle Traité du rythme et de l’expression, est la meilleure préparation à l’affinement du goût musical et au développement du sens de la beauté artistique. »
Et M. E. Jacques-Delacroze indique quels énormes bénéfices de musicalité doit apporter, à ceux qui le travaillent, le remarquable ouvrage de M. Mathis Lussy, à qui le monde musical est redevable de cet autre monument de clarté, de logique, et ajoutons aussi, de science déductive, l’Anacrouse musicale.
— De Tournai. La Société de musique, si artistiquement présidée par M. Stiénom du Pré, vient de donner un festival Paul Vidal qui a remporté un grand et légitime succès. Le concert, très soigneusement préparé par M. de Loose, a été dirigé par l’auteur, qu’on a chaleureusement ovationné ainsi que ses interprètes, Mlle Demougeot et M. Gluck. Au programme, des fragments de Jeanne d’Arc, de la Burgonde, d’Éros et l’exécution intégrale de l’oratorio Saint-Georges et de Noël ou le Mystère de la Nativité, qui ont valu un vrai triomphe aux splendides masses chorales dont dispose la Société.
— Au concours de livrets d’opéras ouvert par M. Sonzogno et dont nous avons annoncé la clôture, le nombre total des envois a été de 562, ce qui prouve que l’Italie n’est pas près de chômer de librettistes. La revue Varietas a publié la liste de ces 562 livrets, parmi lesquels certains titres sont à retenir. Nous ne parlons pas des noms de femmes, comme Clara, Elisa, Gisella, Fanny, Sofia, Silvia, ou des noms historiques comme Lucrezia Romana, Guillaume le Taciturne, Bianca Cappello, Isabella Fieschi, César Borgia, etc. Si l’on en voit qui ont été inspirés par le sentiment de la patrie, tels que Italia, Libertâ, Giuseppe Mazzini (!), i Fratelli Bandiera, d’autres paraissent plus singuliers : Jesus, Maria di Magdala, Lucifer, Satan, Satan ou Dieu ?, l’Antéchrist… Puis, la politique s’en mêle, et l’on trouve le Socialisme, la Réforme du socialisme, le Premier Mai, la Grève (le Sciopero), Amour libre, et autres du même genre. Les philosophes pourront applaudir Homo, Humanitas, Umanità, l’Uomo. Certains se sont inspirés de divers pays et ont pris pour titres Calabria, Russia, Polonia, Francia, Lombardia, Roma, Venezia incantatrice, Una Notte a Nizza. Les rêveurs et les poètes ont envoyé Heroica Fides, Civiltâ, Verso la luce, Verso la vita, Santa Poesia, Per l’ideale. D’autres, d’un esprit plus sombre, se sont manifestés avec Casa di pena (Maison de correction), Catalepsie, Manicomio (Maison de fous), etc. On voit que la variété est grande et qu’il y en a pour tous les goûts.
— Certains se rappellent sans doutez une excellente cantatrice, Teresina Stolz, l’amie de Verdi, qui vint créer ici avec éclat l’Aida du maître et chanter aussi son Requiem, et qui mourut il y a quelques années. Une sœur aînée de cette artiste remarquable, Mme Lidia Stolz, âgée de 80 ans et puissamment riche, vient de mourir à Milan dans des circonstances qui paraissent étranges. On croit qu’elle a été empoisonnée par sa domestique, une nommée Angela Forlini, native de Valle Lomellina et âgée de 45 ans. Cette servante (un type de « demi-crétine », dit un journal), a été arrêtée au moment où elle se disposait à monter en chemin de fer, munie d’une valise qui renfermait une somme de 70.000 francs en argent et en titres au porteur soustraits à sa maîtresse. Soumise à un interrogatoire, elle a avoué le vol, mais a nié énergiquement toute responsabilité quant au crime. Les choses en sont là, et la justice procède à une enquête sérieuse.
— Tandis qu’à Milan on joue avec succès Fra Diavolo à la Scala et Mignon au Dal Verme, voici qu’un autre théâtre se consacre au genre lyrique. C’est l’ancienne Commenda, petit théâtre qui était autrefois à ciel ouvert, et qui aujourd’hui restauré, embelli et fermé de tous côtés, prépare une saison musicale pendant laquelle il jouera, entre autres ouvrages, Norma, la Favorite, Lucie de Lammermoor et le Barbier de Séville.
— Le Trovatore nous apprend que Mme Hariclée Darclée, « toujours noble et généreuse », a donné récemment à Venise une représentation extraordinaire de la Tosca, de Puccini, au bénéfice des enfants abandonnés des pêcheurs de l’Adriatique. Cette représentation avait attiré une foule énorme et la recette a été superbe. Il va sans dire qu’on a fait à la charmante artiste des ovations sans fin et que son succès a été partagé par deux excellents partenaires, MM. Garbin et Camera.
— M. Renzo Bossi, fils du compositeur Enrico Bossi, directeur du Lycée musical de Bologne, vient de faire exécuter pour la première fois, à Augsbourg, un concerto de sa composition pour violon et orchestre. L’œuvre, qu’on dit fort intéressante, a reçu un très bon accueil.
— Grand succès, au théâtre de la Zarzuela de Madrid, pour une zarzuela nouvelle intitulée la Infanta de los bucles de oro, paroles de M. Sinesio Delgado, musique du maestro Serrano. Toute la presse est d’accord pour trouver cette musique charmante et la déclarer un modèle du genre.
— Un grave accident s’est produit il y a quelques jours au théâtre Royal de Madrid. Pendant une représentation de Faust, la partie postérieure de la scène s’est écroulée tout à coup et quarante personnes qui s’y trouvaient, précipitées dans les dessous, ont été plus ou moins grièvement blessées. Quatre d’entre elles ont dû être transportées à l’hôpital dans un état alarmant et l’on craint pour leur vie.
— Le 18 janvier dernier, au Queen’s Hall Concert de Londres, M. Charles-V. Stanford, qui a dirigé tout dernièrement à Paris, dans la salle du Châtelet, l’Orchestre symphonique de Londres et les Chœurs de Leeds, a fait entendre une symphonie nouvelle « sur la vie et les œuvres du peintre Georges-Frédéric Watts ». Watts, qui mourut le 1er juillet 1904, écrivait : « Je peins des pensées, non des choses ». On comprend que son œuvre, en grande partie allégorique, ait pu inspirer un musicien.