— Les journaux anglais annoncent que la célèbre cantatrice Mme Emma Albani-Gye doit entreprendre incessamment, c’est-à-dire dans le mois prochain, sa tournée d’adieu dans l’Amérique du Nord. Elle ne manquera certainement pas d’aller revoir son pays et de s’y faire entendre une dernière fois. On sait que Mme Albani, née Emma Lajeunesse, est native du Canada.
— M. Verlé, l’excellent professeur de Buenos-Aires, continue à propager ferme la musique française dans la République Argentine. À la dernière matinée d’élèves qu’il a donnée, l’Amazone, de Théodore Lack, a eu un succès extraordinaire, au point qu’on a voulu l’entendre plusieurs fois. C’est bien d’ailleurs une des plus charmantes compositions qu’ait écrites le maître compositeur. Vif succès aussi pour la célèbre Valse-arabesque du même auteur et pour l’Arietta de Binet.
PARIS ET DÉPARTEMENTS
Le roi d’Angleterre, Édouard VII, a adressé à sir Charles Stanford une lettre dans laquelle il lui exprime vivement sa satisfaction au sujet du succès remporté à Paris, sous sa direction, par the London Symphony Orchestra et les chœurs de Leeds. La lettre ajoute que la façon dont les chœurs ont chanté en français la Marseillaise leur fait le plus grand honneur.
— On connaît l’admirable Traité d’instrumentation de Berlioz, qu’on pourrait appeler le bréviaire de tout compositeur désireux d’écrire pour l’orchestre, Berlioz, qui mieux que personne connaissait les ressources et les qualités de cet instrument aux cent voix, s’étant efforcé, avec succès, de le rendre familier à tous ceux dont l’ambition était de se mesurer avec ce géant sonore. Mais ce Traité date déjà de plus de soixante ans (1843). Or, depuis ce temps, la facture de tous les instruments à vent, bois ou cuivre, a fait d’incalculables progrès ; d’autres part, nos exécutants sont devenus eux-mêmes d’incomparables virtuoses dédaigneux de tous les obstacles, de sorte que le champ de l’instrumentation est devenu beaucoup plus vaste, et que ce qui est impossible il y a un demi-siècle est aujourd’hui devenu sinon toujours facile, du moins parfaitement faisable. Il était donc utile, dans l’intérêt de tous, de remettre les choses au point, de compléter en tenant compte des progrès accomplis, les préceptes établis par Berlioz, et, sans toucher au fond même de son œuvre, de la mettre à jour, d’en combler les lacunes et de relever ce qu’en elle le temps avait rendu inexact. C’est ce que M. Widor a entrepris courageusement dans le volume qu’il vient de publier sous ce titre : « Technique de l’orchestre moderne, faisant suite au Traité d’instrumentation et d’orchestration de Berlioz ». Il dit dans sa préface : « Il ne faut pas qu’un tel ouvrage vieillisse. On devra toujours lire et relire ces descriptions si pittoresques, cette psychologie suggestive des différents types de la symphonie. Rien n’est plus instructif. Aussi, beaucoup le lisaient-ils un crayon à la main, notant au passage les divergences du texte et de la réalité, noircissant les marges, soulignant et annotant. Et ce sont ces notes, ces remarques, rectificatives ou complémentaires que les éditeurs du maître illustre ont bien voulu me demander. Le présent travail n’est donc qu’un appendice venant à la suite d’une œuvre qu’il fallait, avant tout, religieusement respecter et à laquelle nous n’avons pas touché. C’est un simple post-scriptum constatant l’état actuel des instruments d’orchestre, leur étendue, leurs moyens. » Nul mieux que M. Widor n’était à même d’accomplir un tel travail, et je n’ai pas besoin de dire non seulement avec quelle habileté, mais avec quel soin il s’en est acquitté. Il a été, en dehors des exemples cités par lui, jusqu’à indiquer les trilles, les batteries, les traits divers que chaque instrument peut exécuter dans chaque tonalité, prenant pour cela conseil de nos meilleurs virtuoses, de M. Barrère pour la flûte, de M. Gillet pour le haubois, etc. Mais ici, précisément, je regrette que M. Widor ne se soit pas adressé aussi à un violoniste en le priant de revoir la série des accords de trois et quatre notes qu’il donne en exemples. C’est que ce n’est pas le tout que de placer théoriquement les quatre doigts d’un violoniste sur les quatre cordes de l’instrument ; il est tel de ces accords indiqués qui sont tellement gauches que dans la pratique ils sont absolument infaisables ; parmi eux, je citerai ceux où M. Widor fait faire des quintes au quatrième doigt ; ici, il y a impossibilité matérielle, le petit doigt, trop court, devant se poser horizontalement sur les deux cordes au lieu de tomber verticalement, d’où il résulte d’abord qu’il perd toute sa force, ensuite qu’il prend ces deux cordes inégalement et que la quinte est forcément fausse. Cette observation faite, — et elle était nécessaire — il n’y a que des éloges à adresser à M. Widor pour le très grand service qu’il vient de rendre et pour le talent qu’il a apporté dans un travail dont l’agrément, pour l’auteur, n’était peut-être pas la qualité dominante.
— Spectacles d’aujourd’hui dimanche et des premiers jours de la semaine à l’Opéra-Comique :
Dimanche, matinée, à 1 heure, Miarka (Mme Marguerite Carré, Mlle Brohly, MM. Jean Périer, Devriès), le Chalet ; soirée, à 8 heures, la Navarraise (Mme de Nuovina, M. Maréchal), les Pêcheurs de Saint-Jean (Mlle Claire Friché, Mme Cocyte, MM. Salignac, Vieuille) ;
Lundi, représentation populaire à prix réduits, avec location, à 8 h. 1/2, Grisélidis (Mmes Vallandri, Tiphaine, Lucy Vauthrin, MM. Dufranne, Allard, Lucazeau) ;
Mardi, à 8 h. 1/2, Werther (Mme de Nuovina, M. Léon Beyle) ;
Mercredi, à 8 heures, Cavalleria rusticana (Mlle Friché, M. Salignac) ; la Vie de Bohème (Mme Marie Thiéry, M. Ed. Clément, Mlle Tiphaine, MM. Jean Périer, Delvoye, Allard).
Jeudi dernier on avait réentendu avec le plus vif plaisir Mlle Demllier et sa jolie voix si pleine et si veloutée dans Louise. — On remarquera, d’après la liste des spectacles annoncés ci-dessus, que Mme de Nuovina abordera mardi, pour la première fois, le rôle de Charlotte dans Werther, — Soirée bien intéressante. — Très pris par d’incessantes répétitions, M. Albert Carré renonce, pour le moment, à poursuivre le cours des représentations qu’il allait donner dans les théâtres de quartier.
— Rappelons aux compositeurs qui veulent prendre part au « Salon musical de la Société nationale » (audition d’œuvres inédites), que les envois doivent être effectués le 17 février, au Grand-Palais, porte B, avant 6 heures du soir.
— Aux Mathurins, les nouvelles représentations de la Mort de Tintagiles avec Mme Georgette Leblanc, sont définitivement fixées aux jeudi 1er, vendredi 2, samedi 3, lundi 5, mardi 5 février, à 10 heures du soir. Le spectacle commencera à 8 h. 1/2 par une pantomime inédite tirée d’un poème de M. Francis de Croisset.
— On annonce pour le courant du mois de février une audition curieuse et intéressante dans les salons de Mme de Launay, celle du célèbre Ballet de la Reine, qui fut représenté en 1581 à la cour de Henri iii, lors des fêtes somptueuses données à l’occasion des noces du duc de Joyeuse, favori de ce prince, avec mademoiselle de Vaudemont. La musique de ce lointain essai de ballet-opéra fut écrite par le compositeur italien Baltazarini, qu’on appelait en France Balthazar de Beaujoyeulx et qui eut pour collaborateurs dans ce travail Beaulieu et maître Salmon. En 1865, la Société Sainte-Cécile, dirigée par Seghers et transportée alors à la salle Pleyel-Wolff, fit entendre à ses abonnés quelques fragments de ce premier essai d’opéra — car on y chante et on y danse ; il y eut des chœurs et l’excellent baryton Bussine y chanta un air de Mercure. Depuis lors, il n’en fut plus question. Dans les mêmes salons de Mme de Launay, si le temps le permet (les choses de ce genre exigent tant de soins et sont si longues à préparer !), on parle de faire entendre aussi le délicieux Jeu de Robin et de Marion, d’Adam de la Halle, ce premier embryon d’opéra-comique français qui remonte à 1285 environ, pour lequel, en 1872, M. Weckerlin écrivit un accompagnement de piano pour le faire exécuter à la Société des compositeurs. Dans cette séance, qui eut lieu aussi à la salle Pleyel, le poème était lu par Édouard Fournier, tandis que la musique était chantée par Mme Barthe Banderali et MM. Valdéjo et Archaimbaud. M. Weckerlin, qui, depuis, a publié la partition du joli Jeu de Robin et de Marion, en prépare une nouvelle édition.
— Très grand succès à la dernière matinée de l’Ambigu (anciennes matinée Danbé) pour la Valse mélancolique de Mme de Grandval, pour flûte et harpe, délicieusement jouée par Mlle Henriette Renié et M. Balleron.
— De Rennes. Notre charmante compatriote, Mlle Yvonne Dubel, dont on sait les jolis succès à l’Opéra de Paris, où elle a chanté tout dernièrement et délicieusement l’infante du Cid, vient de nous donner une représentation de Thaïs qui marquera certainement dans les annales de notre théâtre. Ovations, rappels, fleurs, rien n’a manqué au triomphe de Mlle Dubel, qu’on n’a pas voulu laisser partir de Rennes sans qu’elle promette de revenir le plus tôt possible.
— De Rouen. M. Reynaldo Hahn est venu, au commencement de cette semaine, faire travailler les principaux interprètes de sa Carmélite, qui sera la prochaine nouveauté de notre Théâtre des Arts et à laquelle M. Camoin donne tous ses soins les plus attentifs et les plus éclairés. En vue de cette représentation, qui sera la première donnée en province, les auteurs ont tout spécialement et très sensiblement remanié leur œuvre si bien accueillie déjà par le public de l’Opéra-Comique ; ils l’ont très heureusement allégée de plusieurs rôles épisodiques assez difficiles d’interprétation, resserrant par ainsi l’action dramatique et en augmentant l’intérêt et la belle et séduisante tenue artistique.
— École nationale de musique de Cambrai. — L’emploi de directeur de cette école est actuellement vacant ; les demandes des candidats à ce poste seront reçues à la mairie de Cambrai jusqu’au 15 février prochain. — Traitement annuel : 4.000 francs, plus le logement et le chauffage. — Pour tous renseignements, s’adresser à la mairie de Cambrai.
— Soirées et Concerts. — Salle du Journal, fort agréable matinée au cours de laquelle on applaudit Mlle Noé dans la Islema de Paladilhe-Saint-Saëns, Mme Raucet-Banès dans Vous ne m’avez jamais souri de Verdalle, et Mlles Alice et Louise Daumas dans le duo du Roi d’Ys de Lalo. — Salle Pleyel, très joli concert donné par Mlle Jeanne Carcassonne qui fait applaudir ses qualités de mécanismes et de musicalité, notamment dans Essor et Caprice d’Antonin Marmontel, et dans Causerie sous bois de Pugno. — Brillante audition musicale donnée par Mme Girardin-Marchal. Parmi les interprètes les plus applaudis signalons surtout Mlle Jeanne C. (sérénade de Chérubin, Massenet). — Superbe concert avec orchestre et chœurs, donné, à la Salle Érard, par la Société instrumentale d’amateurs « la Tarentelle » (fondée il y a dix-huit ans), avec le concours comme solistes de Mlle Lucy Arbell, de l’Opéra ; de Mlle Clicquot de Mentcque et de M. Mazalbert pour la partie vocale ; de Mlle Renée du Ménil, de la Comédie-Française et de Mme H. Griset pour la partie littéraire, et le violoniste M. Maurice Hewitt pour la partie instrumentale. N’oublions pas le directeur du concert, M. Édouard Tonrey. Tous ces vaillants artistes se sont surpassés et ont recueilli des bravos bien mérités. — À Épernay, très gros succès pour le quatuor Luquin et l’excellente harpiste Marguerite Achard, ainsi que pour Mme Hedwige Chrétien, dont les œuvres ont été supérieurement interprétées par M. Sigwalt, des Concerts Colonne. Le 9e quatuor de Beethoven, l’Andante avec variation du quatuor en ré mineur de Schubert, le quintette pour harpe et quatuor à cordes de E. Dertenay ont valu à leurs remarquables interprètes de vifs applaudissements.