Page:Le Rouge et le Noir.djvu/425

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voix le plus suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j’ai de l’orgueil ; c’est le malheur de ma position et même de mon caractère, je l’avouerai ; madame de Fervaques m’a donc enlevé votre cœur… A-t-elle fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m’a entraînée ?

Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit, pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d’un honnête homme ?

Mathilde essaya de lire les lettres ; ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient la possibilité.

Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était loin de s’avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette explosion. Un instant la jalousie et l’amour l’avaient emporté sur l’orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de lui. Il voyait ses cheveux et son cou d’albâtre ; un moment il oublia tout ce qu’il se devait ; il passa le bras autour de sa taille, et la serra presque contre sa poitrine.

Elle tourna la tête vers lui lentement : il fut étonné de l’extrême douleur qui était dans ses yeux, c’était à ne pas reconnaître leur physionomie habituelle.

Julien sentit ses forces l’abandonner, tant était mortellement pénible l’acte de courage qu’il s’imposait.

Ces yeux n’exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien, si je me laisse entraîner au bonheur de l’aimer. Cependant, d’une voix éteinte et avec des paroles qu’elle avait à peine la force d’achever, elle lui répétait en ce moment l’assurance de tous ses regrets pour des démarches que trop d’orgueil avait pu conseiller.

J’ai aussi de l’orgueil, lui dit Julien d’une voix à peine formée, et ses traits peignaient le point extrême de l’abattement physique.

Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un bonheur à l’espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment, elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu’à quel point elle l’adorait et se détestait elle-même.