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PREMIÈRE ANNÉE. No 3. 15 Centimes. Du 22 AU 29 OCTOBRE 1886.


LE SYMBOLISTE
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE PARAISSANT LE JEUDI

GUSTAVE KAHN

Directeur.

JEAN MORÉAS

Rédacteur cm efceft

PAUL ADAM

il Secrétaire de la SéteeflMU


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SOMMAIRE

I. M. Jean Moréas : Peintures.

II. M. Plowert : Parenthèses et Incidences.

III. M. Paul Adam : Chronique.

IV. M. Jules Laforgue : A propos de Hamlet.

V. M. Jean Ajalbert : La brume du soir.

VI. M. Gaston Dubreuilh : Courrier musical.

VII. M. Maurice de Faramond : Vision.

VIII. M. Francis Poictevin : Seuls.


PEINTURES

Tantôt trois lustres, sous la victorieuse oriflambe d*Edouard Manet de hardis capitaines et sergents de ba- taille, parmi lesquels il faut citer au premier rang Ca- mille Pissarro, Degas, Renoir et Claude Monet, mettaient en vastation l’antique domaine des Cabanel, Bouguereau, Benjamin Constant et autres mascareurs de toiles» Le hourt fut impétueux aux sons des orthies et des épi- nices Bihliques pauvresses à la chair atramentée, Abra- hams tintalorïsès, Jésus à barboire de droguiste, cardi- naux concilipètes, martyrs fustés et hagards, mercenaires ca|er«es, « mammalement scandaleuses » Madones, Titans lialbrenés, Vénus napleases, Nymphes labides, Napoléons de banlieues, tous les carêmes-prenants du quai Mala- xais, de bleu de Prusse et de bitume et de terre dé Sienne croustelevés, par-delà les chevalets et les cadres, mordus de terreur panique,, s’en furent. `

MM. Zola et Théodore, Duret relatèrent ces faits d’ar- mes, et le ponoerate M. Jj-K.-Huysmana entonna des dithyrambes abasourdis.

Malgré lei bêlements, niais du public et les impréca- tions des morosophes clavés au lieu commun, les nova- teurs s’imposèrent. Le volume que ML Félis-T’énéon vient de publier sous le titre Les Impressionnistes en 1886, suit l’évolution de l’Ecole depuis la première ex- position (du 13 avril au 1S mai 1874), jusque les ré- centes exhibitions de cette année. « Durant la période héroïque de l’Impressionnisme, la toute vit toujours au premier plan, provoquant les colères, forçant l’entrée des Salons annuels, Edouard Manet, enthousiaste, élas- tique et théâtral mais, au vrai, la mutation dernière qui fit du bitumier du Bon-Boek le luministe du Linge et da Père Lathuillc s’accomplit sous l’influence de Camille Pissarro, de Degas, de Renoir et surtout de Claude Blonet ceux-ci furent les chefs de la révolution dont il fut le héraut. Tel l’avant-propos de M. Félix-Fénéon.

Puis.

Sur Degas « Des femmes emplissent de teur ac- croupissement cucurbilant la coque des tubî l’une, le menton à la poitrine, se râpe la nuque, l’autre, en une torsion qui la fait virante, le bras collé au dos, d’une éponge qui mousse se travaille tes régions coccygiennes. Une anguleuse échine se tend des avant-bras, dégageant des seins en virgoule jses, plongeât verticalement entre des jambes pour mouiller une débarbouilloire dans l’eau d’un lub où des pieds trempent. S’abatteut une cheveluit sur des épaules, un buste sur des hanches, un ventre sur des cuisses, des membres sut* leurs jointures, et cette mariiorne, vue du plafond, debout devant son lit. mains plaquées aux fesses, semble une série de cylindres, ren- flés un peu, qui s’emboîtent. Dans l’œuvre de Sf. Degas, et de quel autre? – les peaux humaines vivent d’une vie expressive. Les lignes de ce cruel et sagace observa- teur élucident, à travers les difficultés de raccourcis folle- ment elliptiques, la mécanique de tous tes mouvements d’an être qui bouge, elles n’enregistrent pas seulement le geste essentiel, mais ses plus minimes et lointaines ré- percussions myotogtques d’où cette définitive unité du dessin. Art de réalisme et qui cependant ne procède pas d’une vision directe dès qu’un être se sait observé, il perd sa naïve spontanéité de fonctionnement M. Degas ne copie donc pas d’après nature: il accumule sur un même sujet une multitude de croquis, ou son œuvre pui- sera une véracité irréfragable jamais tableaux n’ont moins évoqué la pénible image du modèle qui pose.

Sur Federico Zan-oo.henegui «. C’est, vue de dos et en une projection presque verticale, une femme assise sui- de blancs tapis d’ours, devait du coke., nue, genoux l«vés et bras y glissant à gauche, un compliqué et ryth- mique tracé où se conjugant étroitement à celles de la jambe et du pied les sinuosités de l’aisselle, du sein et de la hanche; à droite, une ligne, Seule, rapide et pure, raccordant la croupe à l’épaule pour se perdre dans une chevelure dont le fauve s’associe au vert aigu da la babouche. Ou la chemise arrêtée à la ceinture, penchée sur une cuvette aux lacis bleus, elle lave, lente, ses seins. Autre abattue sur des oreillers, paumes jointes au-dessus des cheveux, elle sinue ses courbes dorsales sur une tenture que verts, rouges et jaunes ’cinglent. Assise au bord d’une chaise en une position de demi-volte, une appuie son menton à ses mains croisées sur le dossier et, prête à des gymnas tiques imminentes, songe. »

Sur PAUL Gauguin «. Des arbres denses jaillissent de terrains gras, plantureux, et humides, envahissent le cadre, proscrivent le ciel. Un air lourd. Des briques en- trevues indiquent une maison proche; des robes gisent, des mulles écartent des fourrés, – vaches. »

Sur Armaso Guillaumin Des ciels surchauffés, où se bousculent des nuages dans la bataille des verts, des pourpres, des mauves et des jaunes d’autres, crépuscu- laires alors, où de l’horizon se lève l’énorme masse amorphe de nues basses que des vents obliques strient. Sous ces ciels lourdement somptueux, se bossuent, peintes par brutaux empâtements, des campagnes violettes alter- nant labours et pacages des arbres se crispent à des pentes f"yant vers des maisons qu’enceignent des pota- gers, vers des cours de fermes où sfe dressent les bras des charrettes. Implantés dans des prés herbus, des hommes, des femmes pèchent; et, à l’ombre de fouillis frutescents, les moires de la petite rivière s’amplifient en ellipses qu’emporte l’eau, et renaissent. Parmi des arbres et des fleurs, sous des chapeaux de jardin, "des mafflées gail- lardes lisent, dorment, tassant leurs charnures dans des fauteuils d’osier. Et ce coloriste forcené, ce beau peintre de paysages gorgés de sèves et hatetants, a restitué à toutes ses figures humaines use robuste et placide ani- malité.

Sur David Estoppet « Paysages alpins mastoïdes paysages de banlieue parisienne, sans les duretés gra- fiques de Raffaëlli, conduits, par des accords de gris, d’ocrés, de verts de Hooker, jusqu’à des horizons que soulève la note rouge des toits; des intérieurs de mou- ches, de tramways des tabtes de brasserie bordées de lo- quaces buveurs des portraits; des vues de rues la nuit. »

Sur Jevs-François Raffaëlli «. Technique ingénieuse et complexe qui coalise les vertus du pastel, de l’aqua- relle, de l’huile et de la mine de plomb peinture sur des panneaux de carton qui. buvant un peu la couleur, per- mettent de modeler sans que le morceau s’empâte et s’a- lourdisse. Parfois, une composition entachée de littéra- ture parfois aussi, des personnages trop indépendants du milieu, des personnages comme rapportés.

Sur Claude Monet « Ces mers, vues d’un regard qui y tombe perpendiculairement, couvrent tout le rec- tangle du cadre mais le ciel, pour invisible, se devine tout son changeant émoi se trahît en inquiets jeux de lu- mières sur l’eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backysen, perféotionnée par Courbet, de la volute de tôle verte se crêtant de mousse blanche dans le banal drame des tourmentes. Etretat surtout requiert ce mariniste il se complaît à ces blocs surgissants, à ces masses térébrées, à ces abrupts remparts d’où s’élancent, comme des trompes, des arcs-boutants de granité* »

Enfin voici sur l’évolution de la peintuice impres- sionniste « «.. Dès le début, les peintres impression- nistes, dans ce souci de la vérité qui les faisait se bor- ner à l’interprétation de la vie moderne directement observée et du paysage directement- peint, avaient vu les objets solidaires les uns des autres, sans autonomie chro- matique, participant dos mœurs lumineuses de leurs voi- sins la peinture traditionnelle tes considérait comme e idéalement isolés et les éclairait d’un jour artificiel et pauvre.

« Ces réactions de couleurs, ces soudaines perceptions de complémentaires, cette vision japonaise ne pouvaient s’exprimer au moyen des ténébreuses sauces qui s’élabo- rent sur la palette ces peintres firent donc des nota- tions séparées, laissant les couleurs s’émouvoir, vibrer à de brusques contacts, et se recomposer à distance ils enveloppèrent leurs sujets de lumière et d’air, les mode- lant dans les tons lumineux, osant même parfois suer i lier tout modelé; du soleil enfin fut fixé sur leurs toiles.

« On procédait donc par décomposition des couleurs; mais cette décomposition s’effectuait d’une sorte arbi- traire telle traînée de palte venait jeter à travers un pay- sage la sensation du rouge telles rutilances se hachaient de vert. MM. Georges Seurat, Camille et Lucien Pis- sarro, Dubois-Piltet, Paul Signac, eux, divisent le. ton d’une manière consciente et scientifique. Cette évolution se date 1884, 1883, 1886. » Suit une rigoureuse ana- lyse de leur technique.

Tels apparaissent ces artistes novateurs auxquels nous devons d’être sauvés de l’éternelle et lutueuse vignette. Les en louer convenablement, il sied. Mais hâtons-nous de proclamer la souveraineté du maître Puvis de Cha- vannes, dont l’œuvre, hors les parvités de,l’impression, s’essore parmi tes halos eoruscants du Pur Symbole.

A vrai dire, rappeler quel merveilleux écrivain est M. Félix-Fénéon, importe

Tour à tour concise et dissolue, orbiculaire et acérée, par les subgantifs en ribambelles, par les adjectifs qui se haussent par les tropes à pire-volet, simarre flottante, cuirasse close, tacle courte, haut bouclier, vers le verbe expeclant la phrase court.

Et le vocabulaire ! – coffiet et drageoir et cassolette.

Jean Moréas.