Page:Le Tour du monde - 01.djvu/391

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écarté : quand on s’aperçut de son absence, il était trop tard pour lui porter secours. Un détachement, dont faisait partie M. Möllhausen, alla pourtant à la poursuite des meurtriers, et faillit les atteindre ; mais les Pah-Utahs avaient déjà pris la fuite.

« … Dans un ravin, l’un des mulets épuisé, n’ayant pas eu la force d’aller plus loin, avait été tué par les sauvages, coupé en morceaux et emporté de cette façon. Aussi, nous ne trouvâmes là qu’un os rongé et des entrailles ; ces sauvages paraissaient même avoir bu le sang ou du moins l’avoir recueilli, je ne sais comment, et transporté avec eux. Nous parvînmes enfin dans une gorge étroite qui tournait autour d’un rocher à pic isolé de trois côtés. Nous nous doutions bien que le camp des Indiens n’était pas éloigné, mais nous ne savions pas qu’il se trouvait justement de l’autre côté du rocher. En tournant à l’entour, nous aperçûmes, dans un enfoncement, la fumée d’un petit feu que les Indiens venaient de quitter à la minute ; ils n’avaient pas eu le temps de prendre leurs arcs et leurs flèches. Nous nous divisâmes aussitôt et courûmes sur les hauteurs voisines pour envoyer au moins un coup de fusil aux fugitifs ; mais nous ne vîmes rien que les roches nues et arides qui se dressaient de toutes parts. Le camp abandonné par les Indiens semblait une caverne de meurtre ; le feu, alimenté par des branches sèches, brûlait sous la cendre couverte des entrailles de nos mulets remplies de sang. Les têtes coupées et les os des deux mulets gisaient çà et là ; au milieu de ces débris sanglants, on voyait, jetés pêle-mêle, des armes et des ustensiles de ménage artistement tressés en osier, et, non loin, le bonnet et le pantalon du pauvre Mexicain. Le malheureux devait avoir souffert une mort atroce ; car son vêtement, ensanglanté, était percé de flèches à sept endroits différents. La victime avait sans doute fui devant ses meurtriers qui l’avaient, de la hauteur, percée coup sur coup, et nul doute que son sang ne fût mêlé à celui des mulets dans un vase qui se trouvait là. Nous cherchâmes le cadavre de l’infortuné pour lui rendre les derniers devoirs ; mais inutilement. Je vis bien, en montant sur le rocher, au pied duquel se trouvait le camp, que les sauvages s’étaient enfuis à notre approche. Au sommet, d’où l’on jouit d’une perspective étendue, se trouve, en effet, une caverne formée par la nature ; c’est la que plusieurs de ces cannibales s’étaient reposés pendant leur affreux festin, ne perdant pas des yeux ce qui se passait au-dessous. Leur gloutonnerie immodérée les avait sans doute empêchés de se sauver à temps avec les objets qui appartenaient à la bande (composée à peu près de 12 à 16 individus) et qui par conséquent tombèrent entre nos mains. Nous conservâmes les armes et quelques unes des plus belles corbeilles d’osier ; quant au reste, nous en fîmes un tas en y joignant les débris des mulets, et, après avoir recueilli des broussailles dans le voisinage, nous y mîmes le feu pour détruire tout ce qui provenait de ces malheureux. »

On approchait de la grande route de l’émigration californienne, connue sous le nom de Spanish Trail. Un

pays de plaines succédait aux chaînes rocheuses ; on apercevait au loin les monts San Bernardino et leurs puissantes cimes. Dès lors, les guides devenaient inutiles ; ils se hâtèrent de reprendre la route qu’ils venaient de parcourir ; ils portaient leurs yeux vers l’est, tandis que les membres de l’expédition tournaient leurs regards du côté de l’ouest ; dans ce regard jeté sur deux points extrêmes, un même sentiment animait l’enfant de la prairie et le fils de la civilisation : le désir de revoir la patrie ! Les Indiens partirent avec des présents, mais sans vouloir accepter deux mulets que le lieutenant Whipple leur offrit en récompense de leurs bons services ; ces animaux les auraient embarrassés dans les chemins détournés qu’ils comptaient prendre pour éviter les Pah-Utahs, dont ils craignaient aussi la perfidie.

Après une marche de trois milles, l’expédition se trouvait sur la grande ligne d’émigration dont nous venons de parler et qui, des établissements de la vallée de San Bernardino, conduit au lac Salé. On suivit la rivière Mohave pendant un espace de 45 milles ; des bois de saules alternaient sur ses rives avec des arbres élevés et des gazons plus semblables à des roseaux qu’à des herbes. On voyait, à chaque pas, les traces de l’activité qui devait régner sur cette route en certaines saisons ; ici, des arbres abattus, des places noircies par le feu ; là, des crânes et des ossements d’animaux, tués pour la nourriture des émigrants ; là des roues de chariots brisées, etc. Un crâne d’homme, avec ses yeux caves, gisait sur la route. Bien des passants l’avaient sans doute poussé du pied. « Nos gens en firent de même ; je descendis pour voir si ce n’était pas un crâne d’Indien à joindre à notre collection : non, c’était le crâne d’un blanc, probablement d’un émigrant qui avait trouvé la mort dans le désert, après quelques jours de route, la mort avec la perte de ses espérances ! Était-ce un pauvre artisan, ou bien un riche spéculateur ; un père de famille, parti pour procurer du pain à sa famille, ou quelque touriste curieux ?… Ce crâne, qui avait été le jouet des hommes et des animaux, je le déposai dans un épais fourré pour qu’il fût à l’abri des injures et tombât tranquillement en poussière… »

Des émigrants, bien portants ceux-là ! passèrent et racontèrent une triste nouvelle. Le capitaine américain Gunnison, qui commandait une expédition semblable à celle du lieutenant Whipple, mais plus au nord, venait d’être massacré avec une dizaine de ses compagnons par une bande d’Indiens de l’Utah !

Le 13, on quitta la rivière Mohave, large de plus de 34 mètres en cet endroit, pour traverser la plaine, longue de 35 milles, qui séparait les voyageurs des monts San Bernardino. Le chemin était bon ; le 14, on passait le défilé Cajon Pass, d’où l’on n’a plus qu’à descendre pour atteindre l’océan Pacifique. Depuis le Soda Lake (372 mètres au-dessus du niveau de la mer) jusqu’à ce point, on avait parcouru 110 milles ; on était monté à 1184m,64 ; on se trouvait donc actuellement à 1556m,64. Le fort Smith était à une distance de 1798, et le Colorado de 242 milles.

Les monts San Bernardino furent laissés à droite. Ici, c’était une tout autre végétation ; partout de la verdure,