Page:Le Tour du monde - 03.djvu/167

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Le lazaret, perché sur de tristes rochers à pic et réservé au traitement de maladies contagieuses, est d’un aspect aussi sinistre que sa destination.

La ville donnait au prince, dans une maison de campagne des environs, un banquet de deux cents couverts suivi d’un bal. Je saisis l’occasion pour être présenté à l’illustre voyageur, lequel voulut bien me complimenter sur l’allure élégante du Run, qu’il avait vu sans mauvais œil naviguer dans les eaux du Vidar. La salle de bal réunissait tout un essaim de jolies femmes. Ayant pris part à la danse pour faire leur connaissance, je voudrais pouvoir ici dignement célébrer Mlle L…, jolie brune aux dents blanches comme des perles enchâssées dans du corail, fleur du Midi égarée dans les neiges du Nord ; les sœurs N…, minces et souples comme des roseaux, aux blonds cheveux soyeux ; enfin la belle veuve M…, encore en grand deuil de son mari, et dont les longs yeux baissés sur son sein, ne se relevaient que pour laisser tomber sur son valseur des éclairs aussi vifs que rapidement comprimés. C’est à moi que reste l’honneur d’avoir découvert cette sensitive cachée modestement derrière d’autres fleurs, et de l’avoir mise en évidence dans un léger galop.

Désirant suivre à distance une excursion que devait faire le prince dans l’intérieur, nous quittâmes pour quelques jours le Run, qui dut aller nous attendre à Stavanger, où nous nous rendions par terre. Munis de petites valises, nous montâmes chacun dans notre carriole et suivîmes la piste royale, prenant effrontément pour nous une partie des hourras dont la population saluait au passage notre chef de file, qui avait adopté le costume national.

Le véhicule de poste est une sorte de coquille huchée sur deux grandes roues et ne donnant place qu’à un seul voyageur. La malle est fixée sur une petite planchette et sert de siége au postillon, à moins qu’il ne préfère se tenir debout. Le cheval norvégien, petit et carré d’encolure, ne connaît guère d’autre allure que le grand trot, qu’il conserve quelle que soit la pente de la côte qu’il monte ou qu’il descend. L’hiver, cet équipage est remplacé par un traîneau. Les relais varient de longueur, entre douze et vingt-quatre kilomètres. On trouve au relais un gîte propre, un accueil cordial, du bon lait sans eau et du jambon coriace. Votre postillon vous tutoie et partage volontiers avec vous votre gourde d’eau-de-vie ou la sienne.

Carrioles et cavalcades à la suite du vice-roi. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

L’égalité sociale est ici une vérité ; l’employé de l’État est même plutôt envisagé en serviteur qu’on soudoie qu’en maître auquel on obéit ; le vrai maître, je l’ai dit, c’est le propriétaire du sol ; mais chacun voudrait gouverner. M. de L…, un des rares et très-rares nobles du pays, nous affirmait qu’il n’était jamais parvenu à former un bon domestique norvégien, et s’était vu forcé à recruter ses serviteurs en Danemark et en Allemagne.

Notre caravane formait une suite d’une quinzaine de