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dans le Bambouk, couvert de fer et de quartz, il semble dallé de larges pierres qui ne sont que des grès très-fins et d’une grande dureté. Le soir du second jour, au sortir d’un défile étroit, aux parois perpendiculaires, nous vîmes s’élever devant nous trois gigantesques masses ou pyramides qu’on eût prises pour des monuments d’architecture, tant leurs formes étaient régulières. Rien n’y manquait : piédestal, corniche, tablette, que les règles et le ciseau n’auraient pas tracés plus exactement. Elles portent le nom de Laoulaou-Tollor et Karékhandi ; celles de gauche et de droite ont pour base des rectangles, celle du milieu est à base quadrangulaire ; leur hauteur est de deux cents mètres au moins et elles sont composées de grès comme la chaîne du Tamba-Oura. Le sol sur lequel elles reposent est formé d’une immense dalle de grès tendre, sans solution de continuité et entièrement dépouillée de végétation.

Le 4 janvier, après avoir traversé encore quelques villages détruits et quelques autres défilés aux murailles abruptes, je revis enfin le Sénégal et j’atteignis ce fleuve à l’embouchure du Bagoukho, marigot qui forme avec le fleuve un angle presque droit.

Nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage à travers les ronces et les herbes qui croissent sur les sentiers, depuis trois années que la guerre d’Albag a dépeuplé tous ces pays. Nous suivîmes la rive gauche du fleuve et à cinq heures nous étions établis à cinq minutes du fleuve au village de Banganoura. Déjà depuis une heure nous entendions le bruit effrayant de la chute de Gouïna.

La population de Banganoura était réduite à quatre forgerons. Ces gens n’ont aucune religion, mais leur état est pour eux une cause d’immunité ; aussi n’ont-ils rien à craindre des marabouts. Ils étaient si pauvres que ce fut à nous de leur offrir le souper ; cependant ce soir-là mes hommes achevaient leurs provisions de voyage et ils ne devaient plus compter pour leur nourriture que sur les fruits du baobab.

Comme Barka m’avait déclaré qu’il ne dépasserait pas Grouïna, j’employai la soirée à engager les hommes du village à me conduire jusqu’au confluent du Ba-fing et du Ba-khoï, distant de dix à douze lieues de Banganoura, mais ils ne voulurent point s’exposer à y guider un Européen, sachant comme moi, que l’angle intérieur du confluent est habité par les Talibas. Cependant je ne perdis point l’espoir de les y déterminer le lendemain, et je résolus de n’emmener avec moi que mes hommes à pied, laissant au village mes bagages et mes bêtes de charge.

En trois quarts d’heure je fus rendu de Banganoura à Gouïna. À mesure que nous approchions, le bruit de la chute devenait assourdissant et nous disait assez quel spectacle magnifique nous attendait. Jamais mes hommes n’avaient été si pressés d’arriver, jamais je ne les avais trouvés aussi silencieux. La satisfaction qu’ils éprouvaient à l’idée de pouvoir dire qu’ils avaient vu Gouïna, semblait mêlée de la crainte de ne pas y arriver ; enfin, au détour d’un petit ravin, nous débouchâmes sur les bords du fleuve, et la chute se déroula devant nous.

Sur une largeur de plus de quatre cents mètres, le fleuve s’échappe tout à coup du terrain qui manque à la masse de ses eaux, et la nappe tombe en bouillonnant à cinquante mètres de profondeur. Pendant les hautes eaux, la chute doit avoir une largeur double et sa hauteur sur la rive gauche atteindre soixante mètres. En effet, sur cette rive, de larges tablettes d’un grès très-fin et d’un mètre d’épaisseur s’avancent de quatre et cinq mètres sur l’abîme, formant un plan horizontal élevé de dix mètres au-dessus du niveau supérieur de l’eau. Rien ne les soutient, et il semble qu’en s’y aventurant on s’exposerait à rouler avec elles dans le gouffre du bassin inférieur. La bande rocheuse qui coupe le fleuve est dirigée du nord au sud, tandis que le Sénégal coule de l’est à l’ouest. Le bassin supérieur du fleuve n’a pas plus de largeur que la cataracte elle-même ; au milieu surgissent quelques roches auxquelles la superstition attribue des formes tout à fait chimériques. Aux abords de la cataracte se trouvent ces sortes de trous que l’on a appelés baignoires du Félou, et d’autres en forme d’entonnoirs dans lesquels l’eau s’engouffre en tourbillonnant ; mais ils sont peu nombreux. La cataracte de Gouïna ne demande pas à être examinée en détail. Elle n’a pas ces bizarres découpures que les artistes admirent tant dans celle de Félou. Son aspect est régulier ; le regard en embrasse l’ensemble et l’esprit reste impressionné par le grandiose du spectacle.

Les environs sont complétement arides et dépouillés de végétation ; la rive droite est bordée par une montagne au pied de laquelle coule le fleuve, et les gens du pays ne manquent pas de faire remarquer sur son flanc escarpé un baobab que la main de l’homme n’a jamais pu atteindre. Sur la rive gauche, l’ancien village de Gouïna est situé à un quart d’heure dans le sud-est de la chute, et le terrain que l’on traverse pour y arriver est formé de grès très-dur et très-fin.

Après avoir passé une heure devant la chute, Barka voulut repartir pour Banganoura ; j’employai tous les moyens de persuasion possibles pour le déterminer à me conduire en avant, mais il résista en me répondant que c’était à lui désormais à me rappeler mon pays, ma famille et les dangers que nous courions en nous approchant des Talibas d’Al-Hadji. Enfin, pour me convaincre qu’il voulait m’être utile, il consentit à me mener jusqu’à Foukhara, endroit qu’il me représentait comme digne d’être vu.

Une marche de quelques heures nous y conduisit ; mais Barka se refusa absolument à aller plus loin ; à une heure, je dus repartir pour Banganoura, où j’arrivai avant le soir. Ce fut pendant cette excursion que j’appris que le Ba-khoï (khoï, blanc en malinké), ou rivière Blanche, est le seul tributaire que la région alpestre du Djalon fournisse à la rive droite du Ba-fing ou haut Sénégal.

Quant au Ba-oulé ou rivière Rouge, que l’on a considéré jusqu’à présent en Europe comme le principal affluent du fleuve, son cours est dirigé dans l’est, et il se