Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/142

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lui apparut, brisée, irrévocablement. Et jusqu’au jour il sanglota.

Le déjeuner les réunit. Marcel était résolu à parler. Mais Louise lui demanda :

— Pourquoi donc as-tu couché seul ?

Et la franchise mélancolique de ce visage et de cette voix le confondit. Quelle comédienne ! Il balbutia :

— Tu reposais… je n’ai pas voulu…

— C’est vrai, répondit-elle, j’étais si fatiguée !

Il lui sembla qu’elle raillait en prétextant cette fatigue, cet assoupissement qui sans doute se rattachait en son esprit au souvenir de caresses trop violentes. Ce soupçon, pourtant, ne l’irrita point. Aurait-elle plaisanté si elle avait su la découverte de son crime ? Et tout à coup, à cause de cette ignorance, à cause de l’ignorance inévitable de l’amant, il sentit que jamais il ne parlerait.

Pour excuser vis-à-vis de lui-même sa lâcheté, il prononça durement :

— D’ailleurs, désormais, nous ferons lit à part.

Elle s’écria :

— Lit à part ? Tu ne le voudrais pas, Marcel ?

— Si, si, je le veux, affirma-t-il, il y a longtemps que je le désire.

Ce fut le début d’une intolérable existence. D’un jour à l’autre, tout changea. Il devint cruel, taciturne, injuste, emporté. Ne pouvant se résigner au désastre de son bonheur, il la martyrisa. Sa jalousie surtout l’induisait en des méchancetés et des vexations continuelles. Des fois, il l’empêchait de sortir. D’autres fois, quand elle rentrait, il